Interaction communautaire, un outil pour notre communauté de pratiques

par Jacques Fournier
rédacteur en chef (1988-2007)

Paru dans Interaction communautaire no 78
No spécial 20e anniversaire du RQIIAC

« Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. »

Albert Camus, 1957

Les lignes qui suivent se proposent d’illustrer comment Interaction communautaire a été une contribution dans la construction de la « communauté de pratiques » qu’est le RQIIAC. Je terminerai par quelques éléments d’analyse qui tenteront de donner du sens au mot « empowerment » et à notre travail d’organisation communautaire. Ce texte est en partie inspiré d’un article que j’ai publié dans la revue Possibles en 2006 (1). On m’avait demandé de tenter d’y répondre à la question : Internet va-t-il tuer les revues d’idées comme Interaction?

Je commençais ma réponse en disant que, de même que la télévision n’a pas tué le cinéma et qu’elle n’a pas éradiqué le livre, Internet ne mettra pas fin, selon moi, à l’ère des revues d’idées. Il y aura plutôt une alliance fructueuse entre deux médias, l’un sur support papier et l’autre virtuel, appelés à se compléter et à se renforcer.

Dans cet article, j’ai examiné également la question de l’élargissement du public des revues dites d’idées en utilisant le potentiel d’Internet et tenté d’approfondir les notions d’ « empowerment » et de participation, dans une perspective de vulgarisation, de démocratisation et d’échange citoyen multiforme, tout en étant attentif à la question des citoyens présentement exclus de la sphère de l’information et des communications.

La revue Interaction communautaire a été et est avant tout un outil pour appuyer une « communauté de pratiques » : les intervenants y décrivent les projets communautaires auxquels ils ont été associés pour en faire profiter leurs collègues. L’objectif n’est pas de faire état de réussites spectaculaires mais plutôt d’éviter aux confrères et consoeurs de devoir « réinventer le bouton à quatre trous » en bénéficiant des leçons des expériences faites par d’autres sur le terrain. Interaction a également donné à des intervenants communautaires l’occasion de prendre confiance en eux, de « se donner du pouvoir », de valoriser leur pratiques et de leur donner de la visibilité.

Renforcer le sentiment d’appartenance

On aurait pu penser que le site web et la liste collective de courriel du RQIIAC auraient torpillé le bulletin. Eh non! Les membres du RQIIAC, et les autres abonnés, tiennent à leur revue. Elle contribue à la crédibilité et à la visibilité de l’association. Elle renforce le sentiment d’appartenance. Elle est plus agréable à lire que des textes à l’écran. On y trouve parfois des articles qui sont nés à la suite d’une réflexion ou d’une question formulée d’abord sur la liste collective de courriel. A l’occasion, une première version d’un texte est mise en circulation sur la liste et, après diverses bonifications, se retrouve dans la revue dans une forme améliorée.

Je dirais que la revue Interaction communautaire est de meilleure qualité depuis que le site web et la liste collective de courriel sont en place. Les innovations technologiques ont intensifié les contacts entre les membres, ce qui a vivifié la revue. Sans oublier qu’Internet permet une ouverture aux dimensions internationales à peu de frais.

Allons plus loin. Comment Internet pourrait-il devenir un outil qui élargit le public des revues d’idées? Comment les revues d’idées pourraient-elles se transformer en lieux de débats publics alliant des outils de type Internet et une version papier? Plus largement, comment pourrions-nous augmenter l’intérêt d’un plus grand nombre de nos concitoyens et concitoyennes pour le débat public et le débat d’idées? Également, comment pourrions-nous, par la suite, transformer cet intérêt en mobilisation en vue de changements sociaux?

Bien sûr, les revues d’idées sont des publications qui sont lues par des personnes qui aiment lire et débattre. Le défi est d’élargir cet ensemble de personnes à celles qui n’ont pas valorisé l’écrit dans le passé, mais qui pourraient y trouver, elles aussi, des outils pour accroître leurs connaissances, leur confiance en elles, en leurs idées, en leur pouvoir.

Développer l’ « empowerment »

On pourrait y contribuer en favorisant les processus qui font en sorte que les personnes, en particulier celles qui ont le moins de pouvoir dans la société, prennent conscience de ce fait, qu’elles acquièrent la conviction que cette situation peut changer, qu’elles prennent en conséquence du pouvoir sur leur vie, au moyen d’outils de conscientisation, de participation et d’émancipation tant personnelles que collectives, qu’elles réalisent alors que cela entraîne une responsabilisation et nécessite un effort, ce qui ne va pas de soi (2).

Aujourd’hui, ce concept s’appelle « empowerment ». Dans les années 70, on parlait de « participation » et les deux concepts sont nourris du même petit lait où on retrouve à la fois des éléments de la tradition auto-gestionnaire (de la Yougoslavie de Tito, de l’Algérie du début des années 60, du Pérou des années 70, etc.), des séquelles du groupe Économie et humanisme du Père Lebret dans les années 60, des influences du mouvement de la conscientisation, des marques de la pensée catholique progressiste proche de la théologie de la libération, des traces du socialisme de type social-démocrate et, de façon plus générale, des idées des adeptes de la récurrente troisième voie, entre le rétro-libéralisme débridé et l’étatisme pesant.

Pour approfondir les idées de participation et d’ « empowerment », il est intéressant de lire l’excellent ouvrage du politologue Henry Milner, « La compétence civique. Comment des citoyens informés contribuent au bon fonctionnement de la démocratie » (3). Il y illustre les rapports entre l’analphabétisme fonctionnel, l’incompétence civique, le fait de lire peu de quotidiens, le fait d’emprunter peu de livres à la bibliothèque, le fait de ne pas voter et l’adoption dans certains pays de politiques sociales moins favorables aux personnes démunies, de politiques moins social-démocrates. Dans les pays scandinaves et du nord de l’Europe en général, on lit davantage de quotidiens, on va davantage à la bibliothèque, on vote plus. D’où cela vient-il? Depuis quelques siècles, en fait depuis la Réforme, les pasteurs protestants de ces pays enseignaient d’abord aux gens à lire, afin qu’ils puissent consulter la Bible par eux-mêmes et l’interpréter selon leur libre-arbitre, leur vision personnelle. Dans les pays latins, à majorité catholique, les gens n’avaient pas besoin de lire la Bible par eux-mêmes : le curé leur disait, le dimanche du haut de la chaire, comment interpréter le Livre Saint. Il faudrait compléter, bien sûr, ce portrait sommaire. Les prêtres catholiques ont eux aussi favorisé l’alphabétisation mais cela ne s’est pas fait au même rythme que dans les pays à majorité protestante.

Milner est clair : « Dans les sociétés où la compétence civique est forte, la participation à la vie politique est plus active et mieux renseignée. Ceci est excellent en soi, mais favorise de plus, et puissamment, le progrès. La participation à la vie politique de citoyens moins nantis met la société davantage à leur écoute et la pousse naturellement à adopter des politiques qui tiennent compte des intérêts de l’ensemble de sa population » (4).

Au Canada anglais, il y a moins d’analphabètes fonctionnels qu’au Québec, on lit davantage de quotidiens et on va plus souvent à la bibliothèque. Mais, paradoxalement, au Québec — société distincte oblige –, on exerce quand même beaucoup son droit de vote et on s’implique politiquement davantage.

Sortir des perspectives élitistes

En fait, il faut travailler à sortir des perspectives élitistes. Plusieurs directions peuvent être ciblées simultanément :

– favoriser le développement des média plus intellectuels, pour celles et ceux qui aiment les textes longs : c’est le cas des revues dites d’idées;

– travailler aussi au développement de média moins intellectuels, pour celles et ceux qui aiment les textes courts, ce qui ne veut pas dire des textes superficiels, mais des écrits qui vulgarisent davantage les sujets abordés.

On note aujourd’hui une plus grande accessibilité des outils comme Internet pour monsieur et madame tout le monde : à Longueuil, pour prendre un exemple concret, la Corporation de développement communautaire (CDC) a offert plusieurs endroits où le grand public peut utiliser le web avec l’aide d’animateurs pour les initier (5). Aujourd’hui, toutes les bibliothèques publiques rendent disponibles des heures d’accès gratuit à Internet. C’est dire que l’accessibilité à ces outils se développe de façon spectaculaire dans l’ensemble des classes sociales. L’objectif devient donc de lier de façon sporadique, volontaire, dans une approche de communication souple, toutes les personnes qui veulent se jeter dans cet immense échange citoyen.

Une très forte tension dans la situation vécue

Que devons-nous faire, collectivement? Quand je dis « nous », je ne veux pas référer qu’aux militants, animateurs sociaux et organisateurs communautaires de tout poil, je réfère aux citoyens et citoyennes au sens large. Nous devons donc oeuvrer à enrichir le terreau qui va favoriser l’acquisition des compétences civiques. La question est complexe car certains peuvent voir l’engagement social comme un loisir ou une activité comme une autre : certains aiment le sport, d’autres leur collection de timbres, d’autres la politique. Or la politique a une influence sur nos conditions de vie autrement plus importante qu’un loisir quelconque. Même si cela n’est plus évident dans un monde de sur-consommation passive.

La conscientisation et l’acquisition de compétences civiques entraînent des responsabilités, ce qui heurte de front l’idéologie de la consommation passive. Cette idéologie est basée sur la valorisation d’attitudes, à bien y penser, puériles, où le bonheur passe par l’hyper-consommation. Combattre cette idéologie, c’est placer la barre haut : nous nageons à contre-courant. La société consumériste nous infantilise — sa publicité vise un public cible âgé de dix ou douze ans –, elle veut nous gaver des « jouets » et de « gadgets » inutiles, elle veut des « clients » qui agissent impulsivement, sans réfléchir, peu critiques. C’est ce que nous devons travailler à ne pas lui fournir.

Et il ne faut pas confondre le sens des responsabilités, à développer, et le sentiment de culpabilité, à proscrire. On doit être vigilants pour que les personnes démunies en particulier ne se sentent pas culpabilisées par leurs difficultés financières et d’insertion sociale et qu’elles ne s’en attribuent pas la « faute ». Et on doit parallèlement favoriser ensemble la responsabilisation de toute personne, dans le sens où Sartre disait que l’homme naît « libre, responsable et sans excuse ».

Par ailleurs, l’expérience nous montre que l’information, l’éducation, la prise de conscience ne nous mènent pas elles-mêmes à l’action. Il faut ce que s’y ajoute une tension très forte dans la situation vécue par l’individu et qui, parce qu’elle devient intolérable, le pousse à faire quelque chose, à agir (6).

Notre travail est donc d’être alertes face à ces situations de tension très forte qui peuvent agir comme des détonateurs positifs : les identifier, les mettre en exergue. C’est un travail de détection et de vigilance. Pour développer la conscience, Pierre Foglia précise : « La conscience n’est pas innée. Elle vient par l’expérience partagée, par l’injustice constatée, par l’indignation, par la lucidité, par la culture » (7).

Changer le gouvernement? Changer la vie?

Je termine ces trop brèves « réflexions militantes » par quelques propos inspirés par Lorraine Guay lors d’un panel le 9 septembre 2005, organisé par la revue A bâbord! dans le cadre des Journées d’Alternatives.

On veut changer le gouvernement mais aussi changer la vie. Changer la vie, c’est plus difficile que changer de gouvernement. Comment changer la vie? Dans un groupe alternatif en santé mentale, cela peut vouloir dire, par exemple, appuyer une femme dans sa démarche afin qu’elle ne survive plus uniquement grâce aux pilules mais qu’elle transforme plutôt sa vie dans le sens de la prise en main, de l’atteinte d’une certaine autonomie dans une visée émancipatrice. Dans un groupe de personnes assistées sociales, cela peut vouloir dire travailler avec une personne pour qu’elle sorte de l’aide sociale tout en l’appuyant dans le développement de la prise de conscience de sa place dans le monde, qui ne soit pas une petite place et qu’elle demeure critique face au système. On pourrait multiplier les exemples. Changer la vie, c’est difficile. C’est long. Surtout qu’il faut, chacun et chacune d’entre nous, travailler à transformer notre propre vie, d’abord, ou en même temps que l’on chemine avec d’autres, qui nous aident à avancer, à nous connaître, à nous transformer. Paulo Freire disait : « Personne ne se libère seul. Personne ne libère autrui. Les hommes se libèrent ensemble ».

Pourquoi changer la vie? Pour y introduire davantage de prise de conscience, de capacité d’émerveillement, de liberté, de sens des responsabilités, de justice sociale, d’équité, de partage, de solidarité.

En fait, il faut donc à la fois changer la vie et le gouvernement. Mais changer le gouvernement ne veut pas dire changer la vie! On a parfois cette pensée magique qu’il suffirait d’avoir un gouvernement progressiste pour que toutes les choses aillent bien. Notre démarche citoyenne est encore plus exigeante qu’un simple changement de gouvernement. Elle sera donc très longue et très difficile.

Et voilà! Interaction communautaire est un petit rouage dans cette belle quête.

Et, en même temps, pour relativiser un peu les choses -– mais ce n’est pas contradictoire avec ce qui précède –, on peut se dire que « Le banquet de la vie est devant nous et la seule question qui se pose est celle de notre appétit » (8).

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(1) « Les revues d’idées et Internet : une alliance prometteuse? », vol. 30, no 3-4, été-automne 2006, pp. 162-173.
(2) C’est dans ce sens que l’on vise à ce que les projets d’éducation soient conçus « par et pour » les personnes concernées.
(3) Presses de l’Université Laval, 2004, 398 pp.
(4) Conférence-midi du 24 janvier 2003 de l’Observatoire des inégalités sociales et de la santé.
(5) Fournier, Jacques, « Quels outils médiatiques pour un engagement citoyen? », Nouvelles pratiques sociales, vol. 15 no 2, avril 2003, pp. 203-207.
(6) Idée développée par Albert Meister, La participation pour le développement, Éditions ouvrières, 1977, un classique de la sociologie de la participation, à relire.
(7) Foglia, Pierre, « L’âne de Platon », La Presse, 14 janvier 2006.
(8) Lin Yutang, L’Importance de vivre, 1938. Lin Yutang est un lettré chinois pétri de culture occidentale, élevé dans la religion protestante et devenu païen avec les années.

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novembre 23, 2008 · Classé sous Questions sociales, Santé et services sociaux

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