La « petite histoire » d’Interaction communautaire

par Jacques Fournier
rédacteur en chef (1988-2007)

Paru dans Interaction communautaire no 78
No spécial 20e anniversaire du RQIIAC

Ce texte se propose de faire la « petite histoire » d’Interaction communautaire. La revue est née en février 1987, sous le nom plutôt pittoresque (c’était l’époque) de « Tiens-toé! ». Elle a été lancée par Gilles Beauchamp, organisateur communautaire au CLSC Hochelaga-Maisonneuve, avec l’appui de Robert Potvin de Montréal, de Pierre Paré de Québec, de Sylvie Dubord de Chicoutimi-Nord et de Pierre Côté de Matane. Le premier numéro, de cinq pages, était photocopié. Les deux premiers numéros portaient donc le titre de « Tiens-toé! ». Du numéro 3 au numéro 14, la revue s’appela Interaction, tout court. Constatant qu’une autre revue s’appelait elle aussi Interaction, on décida, en octobre 1990, à compter du numéro 15, que la revue s’appellerait dorénavant Interaction communautaire.

L’éditeur d’Interaction, avant la création du RQIIAC en juin 1988, était « le comité de liaison en organisation et travail communautaire » et le fiduciaire était un obscur obnl appelé CIRCAS, le Centre d’information, de recherche communautaire et d’analyse statistique. Retenez ce nom au cas où vous participeriez, un jour, à un quiz sur l’histoire du RQIIAC. On ne sait jamais.

Gilles a été le directeur de la revue du numéro 1 (février 1987) au numéro 23 (octobre 1992). Concrètement, Gilles faisait un peu de tout : il écrivait des textes, faisait la mise en pages et s’occupait de l’expédition. En fait, il a effectué bénévolement la mise en pages jusqu’au numéro 32 inclusivement (hiver 1995) alors que notre collaborateur Jean-François Villard, un graphiste professionnel, a pris la relève pour cette tâche. A compter du numéro 24 (décembre 1992), Gilles ne se présentait plus que comme le « directeur technique », tâche qu’il a accomplie jusqu’au numéro 39 (automne 1996). Gilles a donc joué un rôle majeur dans la revue durant 10 ans, de 1987 à 1996. Par la suite, et même parallèlement, il est devenu le webmestre du RQIIAC. Gilles est ce qu’on appelle un « early user », un usager précoce, en informatique. Innovateur, il a mis sur pied le premier site internet de la Fédération des CLSC puis celui du RQIIAC. Il est toujours le « propriétaire » et le gestionnaire bénévole et tenace des listes collectives de courriel RQIIAC, Mission CLSC et Travsoc (1).

Mon premier texte dans Interaction figure dans le numéro 3, en novembre 1987, et… critiquait le Rapport Brunet, de sinistre mémoire. Je suis devenu membre du comité de lecture au numéro 5, en février 1988. Ma première chronique du lièvre a été publiée dans le numéro 6 et s’intitulait « Encyclique de Jean-Paul III à toutes les femmes des CLSC », une parodie de Jean-Paul Belleau, le héros du populaire téléroman de Lise Payette, « Les dames de cœur ». Je suis devenu formellement rédacteur en chef à compter du numéro 6, en avril 1988. Lorsque Gilles a laissé la direction technique à l’automne 1996, j’ai pris ses tâches en charge : la coordination de la mise en pages et de l’expédition, en plus de garder mes fonctions de rédacteur en chef. Mais je n’ai alors pas pris le titre de directeur : j’affectionne trop le titre de rédacteur en chef. J’aurai donc eu la chance et l’immense plaisir d’être rédacteur en chef de 1988 (numéro 6) à 2007 (numéro 75), soit 19 ans. Que de bons souvenirs!

Des numéros jusqu’à 56 pages

De cinq pages pour le premier numéro, la revue a atteint 32 pages en juin 1989 pour se stabiliser par la suite à 36, 44 ou 48 pages, avec deux pointes de 56 pages.

En fait, mon implication dans la rédaction d’articles au sujet des CLSC, de la santé et de l’action communautaire date du… 24 janvier 1985. Ce jour-là, Le Devoir publiait une libre opinion signée « par Jacques Fournier, au nom de l’exécutif du Syndicat des travailleuses et des travailleurs du CLSC Longueuil-Ouest ». L’article s’intitulait « Les nouveaux CLSC sont-ils de vrais CLSC? ». J’y dénonçais le fait que les CLSC de création récente disposaient de peu de ressources (quelques infirmières en provenance des Départements de santé communautaire, rattachés alors aux CH, et quelques travailleuses sociales en provenance des Centres de services sociaux, etc.) et ne pouvaient donc prétendre assumer l’ensemble des mandats des « vrais » CLSC. Par la suite, j’ai commis de nombreux autres articles dans Le Devoir, signés « employé dans un CLSC », pour permettre de situer l’auteur sans engager (ni embêter!) mon employeur.

J’avais aussi publié quelques textes dans le Fédé Express, le bulletin de la Fédération des CLSC, mais on ne trouvait pas dans ce bulletin toute la liberté d’expression que je souhaitais.

C’est dire que la naissance (merci, Gilles) et le développement d’Interaction communautaire m’ont permis de publier tous ces textes (plus de 200) que les pages limitées du Devoir n’arrivaient pas à absorber et que les bulletins officiels et frileux du réseau ne voulaient pas publier!

A ses débuts, Interaction communautaire produisait quatre numéros par an, un par saison, mais il y avait parfois des numéros doubles. A compter du numéro 40, soit après le départ de Gilles de la direction technique, il n’y a plus eu que trois numéros par an, faute d’énergie pour en produire davantage.

Lorsque j’ai été embauché par le CLSC Longueuil-Ouest, en juillet 1980, c’était comme agent d’information à temps complet. J’étais cependant très proche de l’équipe des intervenants communautaires. Vers la fin des années 1990, mon poste a été transformé, avec mon accord : 60% agent d’information et 40% organisateur communautaire. En 2004, au moment de la fusion démentielle de mon CLSC avec deux autres CLSC, deux CHSLD (représentant sept centres d’accueil) et un énorme CH, pour un total de 4000 employés, j’ai demandé et obtenu, grâce à une entente patronale-syndicale, que mon poste en devienne un d’organisateur communautaire à 100% (2). Comme, pour être membre du RQIIAC, il faut théoriquement faire au moins 50% d’organisation communautaire, on peut dire que j’ai été un membre « illégal » du RQIIAC pendant 16 ans, de 1988 à 2004. Merci, membres du c.a. du RQIIAC, pour votre souplesse!

La chronique du lièvre

Mon travail d’agent d’information m’amenait à travailler beaucoup avec les groupes communautaires de Longueuil. En 1989, j’ai été l’un des membres fondateurs de la Corporation de développement communautaire (CDC) de Longueuil et j’ai siégé au c.a. de cet organisme durant de nombreuses années. La CLSC Longueuil-Ouest avait mis en place, sous la houlette de son directeur général, Luc Genest, un homme de vision, un modèle ressemblant fort à la gestion participative. L’agent d’information était un rouage actif dans ce modèle, favorisant la circulation des informations et des idées de haut en bas et de bas en haut. Le CLSC publiait un bulletin interne d’information, appelé Oreilles fines, de 30 à 40 pages par mois, où le personnel prenait sa place. La chronique du lièvre (des textes d’humeur, de réflexion et de créativité) est née dans Oreilles fines en 1984 : plus de 200 chroniques y ont été diffusées en plus de vingt ans. Les chroniques les plus présentables se sont retrouvées dans Interaction communautaire et parfois dans Le Devoir et La Presse (les chroniques de la Saint-Valentin, en particulier, mais aussi d’autres textes). D’où vient le nom de chronique du lièvre? C’est le totem scout qui m’a été donné à l’âge de douze ans. Le totem comprend un animal, qui nous décrit, et une qualité… à acquérir. J’étais le « lièvre réfléchi ». Ai-je enfin acquis cette qualité après 48 ans d’efforts?

Comment était produit Interaction communautaire? Deux fois par an, je rencontrais les membres du c.a. du RQIIAC. Les membres me suggéraient alors les noms d’intervenants-es à contacter, susceptibles d’écrire un texte sur leurs réalisations récentes, pour alimenter la rubrique « sur le terrain ». Je n’ai que des bons souvenirs des membres des c.a. du RQIIAC : il y a eu plusieurs réunions où le rire a dominé, ce qui est bon signe. Dès le début, nous avons aussi pu compter sur un comité de lecture qui approuvait la publication des articles, avec un corridor idéologique large, et révisait les textes. Encore là, je ne me souviens pas d’une réunion qui n’ait pas été stimulante.

Il ne faut pas passer sous silence le travail des registraires. Ce sont les personnes, membres de l’exécutif, qui tenaient à jour la liste des membres et des abonnés et qui préparaient les étiquettes pour l’envoi postal d’Interaction communautaire. Tous les registraires ont été des personnes efficaces et dynamiques mais il faut accorder une mention d’honneur à Marc de Koninck, de Québec. Marc s’est rendu célèbre, auprès des membres du c.a., par ses missives qui constituaient de vigoureuses relances : il incitait les membres à travailler au renouvellement du membership dans leurs régions respectives. Dans un style tordant, il enguirlandait amicalement les membres du c.a.. Il mettait les régions en compétition entre elles. De véritables morceaux d’anthologie. Et il était efficace! Merci, cher Marc.

En août 2007, au moment de ma retraite du réseau de la santé et des services sociaux, la relève se présente en la personne d’Annick Métivier, du CSSS de Memphrémagog, qui deviendra la nouvelle coordonnatrice de la revue. Je peux partir l’âme en paix!

Quelques polémiques

Au cours des années, la revue Interaction communautaire a connu quelques belles polémiques. Ainsi, dans le numéro 21 (avril 1992), Jacques Lacroix, intervenant à Lévis, annonce que, dans le numéro suivant, il va critiquer, avec d’autres intervenants, un chapitre du livre « Théorie et pratiques en organisation communautaire », de Doucet et Favreau. Le chapitre incriminé porte sur l’action conscientisante (la pédagogie de Paulo Freire) et a été rédigé par Yves Hurtubise, prof à l’U. Laval et complice du RQIIAC depuis les débuts. Il n’en fallait pas plus pour que Hurtubise « exige » de lire l’article de Lacroix et al. avant parution pour que l’on publie, dans le même numéro, sa réponse : « Je ne vais pas attendre trois mois pour mon droit de réponse », de fulminer Hurtubise. Effectivement, le comité de lecture lui a accordé un droit de réponse dans le même numéro (numéro 22, juillet 1992). Les deux textes étaient substantiels et juteux. Ce que nous avons retenu comme leçon de cette histoire : il ne faut jamais prévenir un auteur que l’un de nos collaborateurs se propose de le « planter » dans le numéro suivant!

Deux numéros plus tard (numéro 24, décembre 1992), Jean-Marc Séguin, du CLSC St-Louis-du-Parc, avec sa plume inimitable, donnait un son de cloche intéressant sur le même sujet, sous le titre : « Se montrer le bout du nez dans le paysage de la pensée ». Savoureux! Jean-Marc fut l’un des collaborateurs les plus prolifiques et constants de la revue.

Dans le numéro suivant (numéro 25, avril 1993), Jacques Lacroix et Martine Allard ajoutent de nouvelles contributions au dossier sur la conscientisation. Ah oui, on peut dire qu’on a encouragé les débats dans les pages d’Interaction…

D’autres sujets ont suscité de nombreux échanges : l’économie sociale (surtout en aide domestique), le rôle de l’organisateur communautaire (ses divers chapeaux…), etc.

L’appui des universitaires et du milieu communautaire

Une des constantes d’Interaction communautaire est certes la collaboration des universitaires, tels Jocelyne Bernier, Denis Bourque, Yvan Comeau, Laval Doucet, Martine Duperré, Bernard Eme, Louis Favreau, Danielle Fournier, Yves Hurtubise, Claude Larivière, Gérald Larose, Jean-Louis Laville, Clément Mercier, Bill Ninacs, Jean Panet-Raymond, Suzie Robichaud, Ruth Rose, Yves Vaillancourt, d’autres encore. Ces professeurs d’université ont nourri nos réflexions, ils nous ont invités à être les « partenaires terrain » de leurs recherches, ils ont été des complices, ils ont bousculé nos certitudes et nos pratiques. Pendant vingt ans, à leur contact, j’ai personnellement l’impression d’avoir été en permanence aux études et j’ai adoré cela.

Au cours des années, Interaction a aussi accueilli la plume de nombreux représentants-es du mouvement communautaire : Jean-François Aubin, Yves Bellavance, Josée Belleau, Françoise David, Stéphanie Didier, Pierre Ducasse, Jean-Paul Faniel, Nicole Filion, Joseph Giguère, Lorraine Guay, Vivian Labrie, Lise Lebrun, Sylvie Lévesque, Marie Pelchat, Robert Pilon, Pierre Valois, etc. Encore là se sont développées des complicités nourrissantes et des solidarités exemplaires.

L’une des caractéristiques les plus remarquables de la revue, à travers les années, ce fut l’implication des régions. Jamais on n’a pu dire que c’est une revue dominée par une quelconque perspective montréalaise. Les collaborations des régions ont toujours été nombreuses, significatives et substantielles.

Voilà donc pour la petite histoire d’Interaction communautaire. J’ai été gâté de pouvoir y participer.

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(1) En réaction à une première version de ce texte, Gilles me signale que dans le premier numéro de Tiens-toé, en 1987, il y a une invitation à “faire parvenir vos contributions au Bulletin de liaison par voie électronique, sur le réseau Infopuq”. De fait, cela prendra huit ou dix ans pour que le premier texte soit envoyé à Interaction communautaire par courrier électronique.
(2) Je n’avais pas envie de devoir écrire, comme agent d’information, dans le bulletin interne du CSSS où je travaillais : « La fusion donne de bons résultats ». Cela aurait été le contraire de ma pensée!

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