Un séjour qui change une vie

Paru dans le Bulletin Simpli-cité, publié par le Réseau québécois pour la simplicité volontaire, printemps 2010 – Thème : « La simplicité volontaire vue du sud »

Texte rédigé à la demande de la revue.

Aussi paru dans La Force des s@ges (AQDR)

Dans un village togolais, en 1967

En 1967, âgé de seulement 19 ans, je suis parti enseigner en Afrique, dans le cadre du SUCO, le Service universitaire canadien outre-mer, pour une période de deux ans. A l’époque, un simple Bac-ès-arts (B.A.) permettait d’enseigner dans les pays qu’on appelait alors le Tiers-Monde, qui manquaient cruellement de profs, l’indépendance étant toute nouvelle.

Comme j’étais plutôt jeunot, le jury de sélection avait recommandé que j’enseigne dans une capitale, pour être bien encadré par d’autres coopérants. Me voilà qui atterris au Togo, petit pays coincé entre le Ghana et le Bénin qui s’appelait alors le Dahomey, au fond du golfe de Guinée.

A Lomé, la capitale, je me présentai au Directeur de l’enseignement. Il y avait par hasard dans son bureau le proviseur du Lycée de Sokodé, une ville située 350 kms au nord de la capitale. M. Akumey était venu supplier M. Hauger de lui envoyer quelques profs supplémentaires pour son lycée de plus de 1000 élèves. Et M. Hauger de sourire : « Voici justement le jeune M. Fournier qui fera l’affaire… ».

C’est ainsi qu’à l’âge de 19 ans, je me trouvai à peu près le seul Québécois à 350 kms à la ronde, dans la brousse togolaise. Payé par le ministère de l’Éducation du Togo, je gagnais 100 $ par mois (en francs CFA), la même rémunération qu’un prof togolais. J’habitais un logement de fonction, partagé la première année avec un jeune Français. La seconde année, je me suis arrangé pour que d’autres Québécois du SUCO viennent me rejoindre dans ce petit paradis.

Je vous le dis tout de suite : je n’ai manqué de rien durant deux ans. D’accord, le frigo fonctionnait au pétrole : ce n’était pas assez froid pour garder de la crème glacée, chose que je n’ai pas mangée pendant deux ans. Il y avait de l’électricité quatre heures par jour, de 18 h à 22 h. Pas de clim évidemment. La centrale locale alimentée au pétrole se mettait en marche à heures fixes. Le soir, des élèves s’agglutinaient au pied des lampadaires publics pour avoir de la lumière afin d’étudier. Quelle motivation d’apprendre ! Un camion-citerne apportait de l’eau (non potable) une ou deux fois par semaine, dans la citerne en ciment. On filtrait l’eau pour la boire. On mettait du permanganate de potassium dans l’eau pour la vaisselle, ce qui lui donnait unejolie couleur violette.

Pour créer quelques emplois, il était sociologiquement obligatoire pour un prof, étranger ou local, d’embaucher un « boy » (un « boy » pour deux profs) et un cuisinier (un cuisinier pour six profs en moyenne). On était gâtés ! Notre cuisinier avait l’art d’apprêter le canard au sang, recette qu’un vieux cuistot français lui avait enseignée. Il cuisinait aussi des viandes encore plus bizarres et étonnantes…

Bref, j’ai vécu dans un mélange de confort (lorsque je me comparais avec la majorité de la population locale) et de simplicité volontaire (je n’ai pas parlé au téléphone à mes parents durant deux ans, faute d’argent, mais je leur écrivais souvent).

J’ai gardé de ce séjour des souvenirs impérissables, séjour qui a modifié ma façon de voir la vie et ses besoins quotidiens.

D’une part, quelques années plus tard, je me suis acheté une maison plus modeste que ce que mes revenus m’auraient « normalement » permis d’acquérir. D’autre part, j’ai occupé des emplois que j’ai toujours adorés : je ne me suis jamais senti obligé d’avoir un « plan de carrière » et de progresser de façon démentielle dans l’échelle des revenus. Maintenant retraité, je n’ai pas besoin de rechercher des revenus supplémentaires. Je dispose de mon temps et je fais en sorte d’être utile au plan social: plusieurs heures de militantisme-bénévolat par semaine, du temps pour faire de l’exercice physique (natation, vélo quotidien l’été, randonnée pédestre), les petits enfants, la lecture et autres loisirs. J’ai appris de l’Afrique que la solidarité est une valeur centrale.

Salut au drapeau togolais, tous les matins à 7 h, au Lycée de Sokodé, dont le terrain était rempli de manguiers.

Bien sûr, avant de partir enseigner en Afrique, j’avais déjà pas mal le style scout : six ans de scoutisme m’avaient appris qu’on peut se débrouiller avec pas grand-chose. Mais j’ai approfondi cette façon de voir au Togo, parmi les Kotokolis, les Ewes, les Bassars et les Kabiyés.

juillet 21, 2010 · Classé sous Simplicité volontaire, Solidarité internationale

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