L’homme est-il libre ?

Paru dans La Force des sages (AQDR)

Réflexions à l’intention des militants

Le courant philosophique occidental allègue, majoritairement, que l’homme est libre et que c’est cela, entre autres, qui fonde sa dignité et contribue à donner un sens à la vie. Par exemple, pour Sartre, l’homme « naît libre, responsable et sans excuse »» et « nous sommes condamnés à être libres”.

Lors d’un excellent cours de philosophie donné par le professeur Jacques Senécal, au Service Éducation troisième âge du Collège Maisonneuve, au printemps 2011, j’ai pu constater l’existence d’une autre perception de la liberté : celle-ci ne serait qu’une illusion. Spinoza (1632-1677), en particulier, pense plutôt que l’homme se croit libre parce qu’il ignore pourquoi il agit. Il précise : « Les hommes se croient libres et s’en vantent parce qu’ils sont conscients de leurs actes et de leurs désirs, mais ignorants des causes qui les déterminent ».

Senécal ajoute : « Savoir cela très clairement est une libération de l’ignorance et de l’illusion du libre-arbitre. Le sage est celui qui accède à la connaissance vraie de sa complexion corporelle en relation avec la plénitude de la nature ». La liberté, c’est donc de comprendre nos nécessités. Être libre, c’est savoir que nous ne sommes pas libres au départ mais que nous pouvons le devenir. Pour Spinoza, ne pas s’illusionner à ce sujet nous permet d’être plus tolérants à l’égard des autres car nous comprenons qu’ils n’étaient pas libres quand ils ont posé tel acte que nous jugeons inapproprié ou injuste. Cela nous permet aussi d’avoir moins de remords et de ressentir moins de culpabilité pour nous-mêmes car nous réalisons que nos actes passés ont été le fruit de déterminants qui nous dépassent. Ne pas se voir comme libres rend la vie plus facile à vivre.

Senécal précise : « Les êtres humains se croient libres, car ils oublient qu’ils ont une histoire, ils oublient qu’ils ont une mémoire qui enregistre tout ». Au moins deux autres penseurs importants ont mis le doigt sur les limites de notre liberté. Marx a expliqué que ce sont les déterminants économiques, sociaux et culturels qui dictent à la fois notre position dans la société et nos gestes. Freud a mis de l’avant le rôle de l’inconscient, lourd de tout notre passé, qui nous incite à poser tel ou tel geste. Pour Freud, la liberté ne serait que l’expression d’un délire narcissique. Freud disait que « le moi n’est pas maître dans sa propre maison ».

La liberté serait donc un projet, un processus, quelque chose à construire, que nous atteignons peut-être en fin de vie quand nous nous sommes longuement auto-analysés, que nous avons compris quelques-unes de nos motivations réelles et que nous avons constaté que nous ne pouvons échapper à ces causalités profondes. L’essence se révélerait à la fin de l’existence. Pour les militants comme moi, il y a là une grave leçon à tirer : plus nous sommes motivés (parce que nous croyons être libres, parce que nous croyons que nous avons le pouvoir, individuellement et collectivement,de changer les choses), moins nous sommes libres.

Est-ce à dire que les militants doivent cesser de s’engager ? Bien sûr que non. C’est un peu plus compliqué que cela. Jacques Senécal nuance : « Dans le discours social dominant qui nous influence toujours inconsciemment, les locutions « Sois plus motivé ! » ou « Voilà un jeune homme dynamique et motivé ! » ou « Il faut être très motivé dans son travail ! », etc. ont une connotation si positive qu’elles génèrent l’impression qu’il existe en chacun de nous une force innée initiatrice d’actions. Une force qui ressemble à un pouvoir intérieur autonome qui échapperait aux lois de la nature. »

Pour Senécal, on associe le mot « motivé » à ambition, dynamisme, stimulation, croyance en ses forces, foi en soi et en ses pouvoirs, ce qui n’est pas inadéquat. Mais il faut, à son sens, regarder plus profondément. Qu’est-ce qu’il y a derrière une motivation ? Être motivé, c’est être ‘causé », c’est être déterminé par des influences ou motifs ou raisons ou mobiles, bref, un tas de facteurs « motivants », innés ou acquis, naturels ou culturels. Être motivé, c’est évidemment subir des pressions, des contraintes intérieures et extérieures qui poussent à l’action. Il faudrait bien, alors, examiner, observer, analyser et connaître ces nécessités souvent impératives pour comprendre enfin que, lorsqu’on est motivé, on n’est pas libre. C’est une réflexion essentiellement philosophique, et non pas une analyse politique ou sociologique. Plus nous prenons conscience que nous ne sommes pas libres, plus nous mettons en place les conditions pour devenir progressivement plus libres.

Les épicuriens ajoutaient ceci, qui raffine et complexifie la question : oui, nous agissons en fonction des nécessités et des contraintes mais nous constatons parfois l’existence d’un certain hasard qui se glisse dans la nécessité : la créativité, la fantaisie et le jeu ajoutent des grains de liberté dans ce carcan.

Senécal conclut : « La liberté de l’homme n’est qu’une illusion si on ne la conçoit pas comme relative au pouvoir que lui donnent la force et la souplesse de son cerveau stimulé (…) Finalement, à part les droits et les pouvoirs réels que l’on peut revendiquer et obtenir par la prise de conscience et la lutte, la liberté n’est qu’un objet de foi ».

Dans ce contexte, nous pourrions définir la liberté comme la capacité d’agir en fonction de notre nature réelle, au-delà et en dépit de nos difficultés et de nos traumatismes antérieurs, de nos dépendances et de nos illusions, donc en toute connaissance de cause, selon la raison. C’est l’ensemble des performances dont nous sommes capables. Nous nous construisons (Sartre), oui, mais à partir de ce que nous sommes. Nous ne deviendrons jamais un autre. Il faut toujours agir « comme si » nous n’étions pas libres car nous sommes constamment contraints d’examiner ce qui nous détermine pour développer une meilleure connaissance de nous-mêmes. La liberté, c’est l’autonomie d’une personne dans son environnement, la maîtrise de soi et la joie d’être soi.

avril 22, 2011 · Classé sous Philosophie

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