Quelques perspectives pour une retraite citoyenne

Paru dans les Nouveaux cahiers du socialisme, une revue format livre qui existe depuis deux ans (www.cahiersdusocialisme.org). Numéro 7, février 2012.

«On est né pour le bonheur et on ne peut pas le trouver autrement

qu’avec l’ensemble de la société »

– Michel Chartrand

La question de l’âge de la retraite, son contenu, ses perspectives, ses interrelations avec le monde du travail est un sujet passionnant. L’intérêt pour cette question a été ravivé dans l’actualité, entre autres, par la publication d’une étude rédigée par Claude Castonguay et Mathieu Laberge (de l’Institut économique de Montréal) et intitulée « La longévité, une richesse » (1).

Ce texte se propose de dire en quoi l’étude Castonguay-Laberge apparaît désuète, en particulier dans le contexte de la nécessité d’une remise en question complète de l’utilisation des richesses non renouvelables de la planète et de la lutte à la surconsommation qui devrait en découler (2).

 

Il abordera ensuite les conséquences que l’on peut en tirer pour une retraite active, plaisante et marquée au coin de l’engagement citoyen, du bénévolat et de la militance. Le texte fera le lien avec certaines recherches qui invitent à prendre en compte que, passé un certain seuil de revenus, il n’y a pas de corrélation entre les revenus et le bonheur. Et il posera le problème de la « mort sociale » que vivent certains retraités. En conclusion, on présentera une liste d’indicateurs pour mesurer l’atteinte d’une société du « bien vivre » et de l’engagement citoyen.

 

L’étude Castonguay-Laberge

Essentiellement, l’étude Castonguay-Labergepréconise que, pour éviter ce qui est perçu par certains comme étant « la catastrophe du vieillissement », les aînés restent plus longtemps sur le marché du travail.

Or la vraie catastrophe annoncée, ce n’est pas celle du vieillissement et de la diminution du produit intérieur brut (PIB) reliée au fait que moins de personnes seront sur le marché du travail. La vraie catastrophe annoncée, c’est le gaspillage des ressources naturelles de la terre (pétrole, forêt, eau, etc.) et leur épuisement rapide. Pour contrer cette vraie catastrophe, il faut aller progressivement vers la fin de l’hyper-consommation, la simplicité volontaire (3) et, plus globalement, vers une inévitable décroissance, si possible conviviale (4). Dans les pays occidentaux riches, il faut accepter de vivre en consommant moins ─ et le contraire pour les pays du Sud.

Passons rapidement sur les nuances évidentes : de nombreuses personnes sont contraintes de travailler à un âge avancé parce qu’elles ont occupé toute leur vie des emplois peu payants et qu’elles ont donc été incapables de mettre des sous de côté pour leur retraite. Ces personnes ne sont évidemment pas en mesure de prendre leur retraite tôt : elles sont au bas de la pyramide des besoins de Maslow (5).

La course à la productivité

Il ne faut pas non plus inciter à prendre une retraite précoce les personnes qui font un travail agréable et qui adorent ce qu’elles font. On ne peut que les encourager à poursuivre. Cependant, on constate aujourd’hui que plusieurs de ces emplois plaisants sont en voie de disparition. Dans l’entreprise privée, la course à la productivité ─ mondialisation oblige, disent-ils ─ a transformé des emplois autrefois satisfaisants en sources d’épuisement des personnes. Dans le secteur public, avec l’introduction de la « nouvelle gestion publique » (NGP) (6), inspirée de l’entreprise privée, plusieurs employés sont davantage soumis à des impératifs de production intense et de rendement maximal. Le sentiment d’être un « citron pressé » augmente chez de nombreux travailleurs.

Si, au moins, le personnel était réellement consulté au sujet de l’organisation ou de la réorganisation des services, il pourrait être intéressant de demeurer au travail. Mais la mode managériale est aujourd’hui celle du retour de l’autoritarisme et des décisions prises d’en haut (après des consultations bidon, très souvent) (7). On constate, sur le terrain, qu’il y a moins de participation réelle du personnel qu’il y a quelques années, en particulier dans le réseau de la santé et des services sociaux (8).

Pour un trop grand nombre de nos concitoyens, le travail se définit ─ hélas ! ─ plutôt bien par son origine étymologique : ce mot vient du latin tripalium, qui désigne un instrument de torture.

Le propos de ce texte touche essentiellement les personnes âgées qui se sentent obligées de travailler parce que, victimes en quelque sorte de l’intoxication consumériste, de la fièvre acheteuse et du harcèlement publicitaire, elles voient leur comportement en bonne partie dicté par le dieu argent : elles croient qu’il faut beaucoup consommer pour être heureux. Et elles pensent que la façon que leurs voisins et leur entourage les perçoivent doit être un déterminant majeur de ce qu’elles doivent posséder et faire. Elles croient aussi qu’il faut rechercher sans cesse les sensations éphémères et coûteuses offertes pour remplir le vide existentiel de trop de destinées, ce qui représente la plus grave pandémie de notre époque.

D’une certaine manière, elles n’ont pas vraiment atteint la sérénité et la sagesse qui leur permettraient d’accepter de vivre avec des revenus moindres, mais raisonnables. Ce sont ces personnes que les Castonguay-Laberge cherchent à culpabiliser de prendre leur retraite tôt et veulent conscrire dans l’atteinte d’un PIB toujours plus dodu.

Il y a une logique précise qui se cache derrière la volonté de l’étude Castonguay-Laberge de favoriser la prise de retraite tardive : pour le néo-libéralisme, il est important d’avoir un large bassin de main d’oeuvre pour exercer une pression à la baisse sur les salaires (phénomène qui varie évidemment selon les divers secteurs d’emploi). Rien de plus préjudiciable à la grasse rémunération du capital qu’une main d’œuvre limitée, qu’il faut alors se résoudre à rémunérer plus convenablement.

L’engagement social

Il faut promouvoir que les individus prennent leur retraite pendant qu’ils sont encore en santé et qu’ils s’activement autrement, en faisant du bénévolat, de la militance ou de l’engagement citoyen. C’est ce dont notre société a besoin et c’est moins stressant que de travailler pour un patron toujours désireux d’augmenter la productivité par tous les moyens. L’engagement social permet aux aînés de combler leur besoin de se sentir utiles et de redonner un peu ce qu’ils ont reçu. Bien sûr, cette implication sociale s’ajoute à une vie équilibrée et agréable de retraité : exercice physique, relations interpersonnelles riches, loisirs variés (lecture, culture, contemplation de la nature et du beau, réflexion à la fois sereine et allumée, etc.).

MM. Castonguay et Laberge répondront probablement : le bénévolat ne fait pas augmenter le PIB. Peut-être alors devrions-nous mettre au point davantage d’indices qui mesurent le vrai bonheur individuel et collectif ? (9)

Deux chercheurs britanniques (10) ont démontré que les sociétés où la qualité de vie est la meilleure (un niveau d’éducation plus élevé, une meilleure santé, un plus grand sentiment de sécurité, etc.) ne sont pas les sociétés les plus riches mais celles où l’écart des revenus est le moins grand entre les citoyens. Les citoyens les plus riches sont eux aussi gagnants de vivre dans une société où les écarts de revenus sont faibles. Nous en sommes au paradoxe suivant: il faut convaincre les très riches qu’ils seraient plus heureux en étant… moins riches. Aux États-Unis, de nombreux super-riches se sentent obligés de vivre dans des ghettos clôturés pour riches, avec des gardiens partout. Ne vivraient-ils pas avec un plus grand sentiment de sécurité si la société était plus égalitaire ?

Le travail est un facteur de stress bien documenté. Au Québec, 28,5 % des citoyens de 45 à 64 ans connaissent un stress intense, comparativement à seulement 9,6 % des 65 ans et plus (11). Pourquoi travailler et se stresser alors qu’on peut vivre pleinement et faire du bénévolat à son rythme pour le plus grand bien de la société ?

L’augmentation des heures de travail a eu un effet, au cours des dernières années, sur l’évolution du bénévolat. De 1992 à 2005, le taux de participation des Québécois à des activités de bénévolat ou d’entraide a chuté de 14,1 % à 9,2 %. L’un des facteurs qui expliquent vraisemblablement cette situation est l’augmentation du nombre moyen d’heures hebdomadaires de travail et la croissance des « bourreaux de travail » (10 heures et plus de travail par jour) (12).

Un argument de l’étude Castonguay-Laberge est particulièrement irritant : selon eux, il faut faire comme l’Ontario. En 2008, 51 % des Ontariens de 60-64 ans travaillaient, comparativement à seulement 40 % des Québécois du même âge. Pourquoi n’incitent-ils pas plutôt les Ontariens à faire comme les Québécois ? Qui est à l’avant-garde de la recherche d’un vrai mieux-être collectif ?

Un portrait de la question de la retraite ne serait pas complet sans mentionner que les revenus des femmes retraitées sont inférieurs à ceux des hommes. D’après Statistique Canada, en 2006, 23 % des Québécoises âgées de plus de 65 ans sans conjoint avaient un revenu inférieur au seuil de pauvreté après impôt, comparativement à 19 % des hommes. De plus, 54 % des femmes, comparativement à 44 % des hommes, sont suffisamment pauvres pour recevoir le supplément de revenu garanti (SRG) (13).

Une corrélation entre les revenus et le bonheur ?

En fait, l’étude Castonguay-Laberge s’articule sur la prémisse que l’argent est la mesure de tout et que la croissance du PIB est la seule jauge du progrès et du bonheur. Pourtant, depuis de nombreuses années, on sait, de façon scientifique, que l’argent ne fait pas le bonheur :

« En 1974, Easterlin (chercheur américain) montre que l’augmentation des revenus d’environ 60% entre 1946 et 1970 aux États-Unis n’a pas rendu les personnes plus heureuses. A partir d’un niveau de richesse variable selon les études, la croissance économique ne permet plus ou quasiment plus d’augmenter le niveau de bonheur et n’est donc pas la meilleure stratégie pour augmenter durablement le niveau de bonheur »(14).

 

On a même appelé « paradoxe d’Easterlin » le fait qu’une hausse du produit intérieur brut (PIB) ne se traduit pas nécessairement par une hausse du niveau de bien-être ressenti par les individus (15) . Le paradoxe d’Easterlin est l’une des réflexions à la base d’un secteur particulier de l’économie appelé « l’économie du bonheur ». ou « l’économie du bien-être »

Renaud Gaucher, qui a une triple formation d’historien, de psychologue et d’économiste, a résumé de nombreuses études sur la corrélation entre les revenus et le bonheur(16). Voici ses grandes conclusions.

Lorsque les revenus d’une personne sont bas, une augmentation du revenu augmente le bonheur, tel qu’auto-mesuré par la personne elle-même selon des questionnaires d’évaluation reconnus. A partir d’un certain seuil, l’augmentation des revenus n’accroît pas le bonheur. Ce seuil varie selon les chercheurs. En 2001, les chercheurs Frey et Stutzer (17) l’ont évalué à 10 000 $ US. Layard, en 2007, l’a chiffré à 20 000 $ US. Ce n’est pas le montant qui est important mais le concept de seuil. Au-delà d’un certain revenu, le bonheur ne croît plus. Il faut donc minimiser la pauvreté pour accroître le bonheur, et non pas faire croître les revenus des riches.

En 1997, Burri et Priester ont montré qu’en Suisse, entre 1992 et 1994, le niveau de bonheur a augmenté avec les revenus, à une exception : ceux qui gagnent 5000 francs suisses par mois sont moins heureux que ceux qui gagnent entre 4000 et 5000 francs suisses (18).En 1993, Diener et al. ont étudié la relation bonheur-revenu aux USA entre 1981 et 1984. Ils ont constaté que le bonheur s’accroît avec les revenus mais qu’à partir de 15 000 $, le revenu a un effet très faible sur le bonheur.

En 2001, Frey et Stutzer ont calculé qu’aux USA, si le revenu par tête a été multiplié, de 1946 à 1991,par 2,5, passant de 11 000 $ à 27 000 $, le taux moyen de bonheur déclaré, sur une échelle de trois points,est tombé de 2,4 à 2,2. Au Japon, entre 1958 et 1991, le revenu par tête a été multiplié par 6, alors que les indices de satisfaction sont restés à peu près les mêmes sur toute la période.

Des personnalités aptes au bonheur

Renaud Gaucher rapporte que, selon diverses études, il y a des personnalités plus aptes au bonheur. L’extraversion (plutôt que l’introversion) est fortement corrélée au bonheur, de même que l’optimiste, le contrôle interne et l’estime de soi. Les personnes heureuses sont surtout celles qui ont pour valeurs centrales le développement personnel, l’intimité et la participation à la communauté, alors que les personnes qui organisent leur vie autour de l’argent, la possession, l’image et le statut ont moins tendance à être heureuses.

Il y a deux catégories de consommateurs : les « satisfaiseurs », qui cherchent un produit qui les satisfait, et les « maximiseurs », qui cherchent le meilleur produit. Swchartz et al. ont fait passer un test à 1700 personnes : les « maximiseurs » sont, en règle générale, moins heureux qu les « satisfaiseurs ».

Se comparer

Le fait de se comparer influe sur le bonheur. Ainsi, en 1998, Solnick et Hemenway ont fait une étude auprès d’étudiants. Ils leur ont demandé de choisir entre deux possibilités. Option A : ils gagnent 50 000 $ par an et les autres, en moyenne 25 000 $. Option B : ils gagnent 100 000 $ par an et les autres, en moyenne 250 000 $. La majorité a choisi l’option A, préférant gagner moins en chiffres absolus, mais devancer les autres.

 

Cependant, dans la même étude, ils ont fait choisir aux étudiants entre deux autres options. Option A : deux semaines de vacances pour toi et une seule pour les autres. Option B : quatre semaines de vacances pour toi et huit pour les autres. La majorité a choisi l’option B, même si les autres y sont plus favorisés qu’eux.

Le livre de Renaud Gaucher fourmille de corrélations intéressantes. En synthèse:

…la richesse n’est qu’un déterminant parmi d’autres du bonheur;

…la pauvreté diminue beaucoup plus le bonheur que la richesse ne l’augmente;

…à partir d’un certain seuil, la richesse n’a presque plus d’influence sur le bonheur;

…les inégalités économiques vont à l’encontre du bonheur sans que l’égalité économique soit la solution optimale;

…le principal rôle de la richesse dans le bonheur est d’apporter la sécurité.

Rappelons qu’une corrélation, bien sûr, ce n’est pas une cause. C’est un rapport réciproque entre deux données ou deux notions.

La « mort sociale » de certains retraités

Une réflexion sur la retraite, en lien avec le monde du travail, doit aussi prendre en compte une compréhension du phénomène dela « mort sociale » (19) que vivent certains retraités. Comment expliquer que de nombreux retraités s’ennuient, trouvent leur existence peu intéressante, se sentent isolés et arrivent peu à s’intéresser à des loisirs et autres activités ? Des études (20) démontrent que ce sont leurs conditions sociales antérieures et la nature de leur travail qui génère cette attitude.

Ce sont des personnes, cols bleus ou cols blancs, entre autres, qui ont effectué un travail monotone, répétitif, routinier, où elles n’avaient pas le droit de prendre des initiatives et dont le travail était hyper-contrôlé. Elles ont vécu dans la subordination. Comme elles n’avaient pas d’autonomie à cette époque, elles n’en en pas davantage à la retraite. Ce n’est pas de la « mauvaise volonté » de leur part, c’est qu’elles n’ont pas appris à prendre des initiatives, ou très peu. De plus, elles ont toujours été dans l’impossibilité de prévoir et de planifier leur avenir à cause de la précarisation du marché du travail.

Ces personnes sont usées par la vie. Aller en voyage ? Cela représente presque une agression pour elles parce que cela dérange leur routine. D’une certaine façon, il est trop tard pour changer fondamentalement les choses dans leur cas. C’est toute l’organisation du travail qu’il faudrait métamorphoser pour éviter la « mort sociale » des retraités. Il faudrait faire en sorte que les emplois soient créatifs, que les employés aient le droit de prendre des initiatives et de développer leur autonomie (sans pour autant leur faire épouser la « cause » de la compagnie au point qu’ils en deviennent des obsédés, au détriment de leur santé) (21).

Que faire pour mitiger quelque peu la « mort sociale » ? Il faut valoriser ces personnes dans leurs connaissances. Vous avez une bonne recette de cuisine ? Donnez-la moi ! Vous savez quelques mots d’espagnol ? Enseignez-nous les ! Il faut aussi partir des besoins physiques, de base, de ces personnes. Favoriser que ces personnes échangent avec des jeunes à qui elles pourront transmettre quelques trouvailles. Construire à partir de petites choses leur motivation à bouger, à sortir de leur isolement.

Les recherches montrent que les femmes souffrent un peu moins de « mort sociale » que les hommes car elles ont souvent pu développer certaines habiletés interrelationnelles et de la débrouillardise, à cause des conditions dans lesquelles elles ont vécu et parce qu’elles ont valorisé autre chose que le travail rémunéré dans leur vie.

Perspectives

Quel genre de société pourrait-on imaginer à partir de ces recherches et de ces réflexions?

Une société qui s’inspire de l’adage chinois qui dit que, pour être heureux, il faut réduire « les trois écarts ». Le premier écart, c’est celui entre ce qu’on a et qu’on voudrait avoir. Le second écart, c’est celui entre ce qu’on a et ce qu’on a déjà eu. Le troisième écart, c’est celui entre ce qu’on a et ce qu’on croit que le voisin a.

Une société où on a réalisé qu’il faut moins d’argent que la publicité veut nous le faire croire pour mener une vie bonne et saine.

Une société où on remet de l’avant l’idéal de « travailler moins, consommer moins, vivre plus et mieux » (22).

Une société où le travail est valorisé comme un moyen de réalisation de soi, dans un contexte d’utilité sociale, et non comme un moyen de gagner beaucoup de fric, même si la nature du travail effectué ne nous plait pas vraiment.

Une société où « …l’utopie du travail est périmée. La gauche du XXIe siècle, et notamment la gauche syndicale, doit apprendre à s’en détacher si elle veut être en mesure d’affronter les défis présents et à venir »(23).

Une société qui redécouvre les écrits d’André Gorz (24), un pionnier dans les études sur l’importance de la réduction du temps de travail et de la recherche du sens.

Une société où la plupart des gens travaillent un maximum de quatre jours par semaine.

Une société où on ne favorise pas le stress excessif au travail. Ce qui n’exclut évidemment pas le dynamisme, le dévouement et la créativité.

Une société où on tiré des conclusions concrètes de la critique de la vision néo-libérale dominante du travail et où on est passé à l’action, hic et nunc.

Une société où les jeunes familles ont davantage de temps pour être près de leurs enfants et les appuyer dans leur développement.

Une société où les grands-parents sont en mesure de jouer un rôle inter-générationnel positif de transmission des valeurs et un rôle de proches aidants disponibles.

Une société où toute personne a l’occasion d’exercer un emploi valorisant, avec une dose d’autonomie et d’initiative, de façon à ne pas connaître la « mort sociale » à la retraite.
Une société qui a métamorphosé le travail. Qu’est-ce qu’une métamorphose ? Selon Edgar Morin, « Nous en voyons d’innombrables exemples dans le règne animal. (…) L’idée de métamorphose, plus riche que l’idée de révolution, en garde la radicalité transformatrice, mais la lie à la conservation (de la vie, de l’héritage des cultures) »(25).

Une société où on consomme moins et où on fabrique davantage de choses soi-même (repas, artisanat, etc.) : il n’est évidemment pas question de préconiser un retour avant l’ère industrielle, mais simplement de consommer un peu moins de produits fabriqués en série.

Une société qui ne panique pas devant la décroissance inévitable mais qui l’aborde de façon conviviale, fraternelle et respectueuse les uns des autres. Une société qui voit la décroissance un peu à la manière d’Edgar Morin : « L’orientation “croissance/décroissance” signifie qu’il faut faire croître les services, les énergies vertes, les transports publics, l’économie plurielle dont l’économie sociale et solidaire, les aménagements d’humanisation des mégapoles, les agricultures et élevages fermiers et biologiques, mais décroître les intoxications consommationnistes, la nourriture industrialisée, la production d’objets jetables et non réparables, le trafic automobile, le trafic camion (au profit du ferroutage) »(26).

Une société où on n’a aucun scrupule à taxer les plus fortunés. Après la Deuxième guerre mondiale, le taux marginal d’impôt aux USA était de plus de 90 %. Les USA n’étaient alors pourtant pas un pays socialiste !

Une société où on a introduit une taxe sur les transactions financières, où on a imposé aux banques une contribution obligatoire à une caisse de compensation mondiale pour la stabilité du système bancaire, où les paradis fiscaux ont été détruits et sévèrement punis, où l’économie industrielle a le haut du pavé sur l’économie financière.

Une société où l’on ne peut plus spéculer sur les monnaies parce qu’il y a une monnaie unique mondiale (27), ce qui viendra peut-être plus vite qu’on pense.

Une société où on prend sa retraite tôt, alors qu’on n’est pas épuisés ou rendus malades par le travail.

Une société où l’on prend plaisir à discuter ensemble du sens de la vie, de l’avenir de la planète et de l’importance des liens sociaux.

Une société où le capital social (28) compte plus que le capital financier.

Une société où, selon Serge Cabana, collaborateur de la revue Mainmise dans les années 70 et aujourd’hui auteur du livre Babyboomerang (29), les babyboomers « n’accrocheront pas leurs patins » et, libérés des contraintes quotidiennes du travail par la retraite, participeront à la néo-renaissance qui émergera d’une « nouvelle conscience planétaire »(30).

Une société où les retraités ─ si leur santé le permet (31) ─ ont le temps de s’impliquer socialement et choisissent leurs engagements en fonction de leurs goûts. Un retraité qui prend sa retraite à 60 ans peut, s’il le désire, s’engager socialement pour vingt ou trente ans. Une perspective qui respire la sérénité ! Il y a moyen de concilier une retraite riche (culturellement, au plan des relations interpersonnelles, etc.) avec une retraite utile socialement. La retraite, ce n’est pas une période de la vie « à taille unique » : chacunpeut choisir librement le nombre d’heures hebdomadaires ou mensuelles qu’il veut consacrer à l’engagement citoyen.

Car, progressistes, que cherchons-nous au fond ? Nous voulons un mieux-être pour chacun et chacune, sans exclusion, un mieux-être pour l’ensemble de la population. Nous recherchons les divers ingrédients du « bien vivre », le « buen vivir », comme disent nos amis équatoriens (32), ce qui implique avoir du temps libre pour le plaisir, la culture, la contemplation, l’engagement et l’émancipation. Et, pour les retraités, toujours une ardeur à vivre.

 

Note : merci à Louis Fournier, Honoré Jean et Yves Laneuville, ainsi qu’aux membres du comité de rédaction des NCS, qui m’ont fait part de leurs commentaires sur les premières versions de ce texte.

 

(1) Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations (CIRANO), janvier 2010, 113 pp.

(2) Ce texte approfondit, précise et complète un article publié dans le Devoir du 10 août 2010.

(3) Réseau québécois pour la simplicité volontaire www.simplicitevolontaire.info

(4) Mouvement québécois pour une décroissance convivialewww.decroissance.qc.ca

(5) Abraham Maslow, “A Theory of Human Motivation”, Psychological Review, no 50, pp. 370-396, 1943.

(6) Claude Larivière,«Les risques de la nouvelle gestion publique pour l’intervention sociale », texte présenté lors du premier congrès international francophone du service social, Caen, juillet 2005.

(7) Vincent de Gaulejac, Le Coût de l’excellence, Seuil, Paris, 1991.

(8) Voir le Dossier noir sur les ratés des fusions, produit par la Coalition Solidarité Santé

www.chronijacques.qc.ca/2010/07/dossier-noir-sur-la-reforme/

(9) Il y a déjà l’indice de développement humain (IDH), un indice statistique composite créé par le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) en 1990 pour évaluer le niveau de développement humain des divers pays. Voir également Langlois, Simon, Mesurer scientifiquement le bonheur et la qualité de vie, L’état du Québec 2011, Boréal, p. 143 à 154. Voir aussi www.indicedebonheur.com

(10) RichardWilkinson et Kate Pickett, The Spirit Level. Why More Equal Societies Almost Always Do Better, Allen Lane, Londres, 2009.

(11) Statistique Canada, tableau 105-0501, Québec, 2008.

(12) L’état du Québec 2010, Boréal et Institut du Nouveau Monde, p.383.

(13) Fédération des femmes du Québec, Citoyennes à part entière pour toute la vie, 2009.

(14) Renaud Gaucher, « Refonder le capitalisme au moyen de l’économie du bonheur » sur le site Économie autrement www.economieautrement.org/spip.php?article65

(15) Richard A.Easterlin, “Does Economic Growth Improve the Human Lot?” in Paul A. David and Melvin W. Reder, eds., Nations and Households in Economic Growth: Essays in Honor of Moses Abramovitz, New York: Academic Press. 1974.

(16) Renaud Gaucher, Bonheur et économie : le capitalisme est-il soluble dans la recherche du bonheur ?, L’Harmattan, 2009, 117 pp.

(17) Toutes les références scientifiques qui suivent proviennent du livre de Renaud Gaucher.

(18) Un franc suisse vaut un peu plus qu’un dollar canadien.

(19) Jean Carette, Manuel de gérontologie sociale, tomes 1 et 2, Gaétan Morin, Montréal, 1992.

(20) Anne-Marie Guillemard, La retraite, une mort sociale, Mouton Lahaye, Paris, 1972.

(21)Vincent de Gaulejac, Travail, les raisons de la colère, Seuil, 2011.

(22) J’en profite ici pour faire, discrètement, mon autocritique, comme responsable syndical local, dans les années 80, alors que j’ai mis davantage l’accent, avec mes camarades, sur l’importance de « gagner plus » au détriment de « travailler moins et vivre plus ».

(23) Philippe de Grosbois, « Se libérer du travail », À bâbord, no 38, fév.-mars 2011, p. 26.

(24) André Gorz, Métamorphoses du travail, quête du sens, Galilée, 1988.

(25) « Éloge de la métamorphose », Le Monde, 10 janvier 2010.

(26) « Éloge de la métamorphose », cité plus haut.

(27) L’économiste John Maynard Keynes disait que pour assurer la stabilité monétaire, il souhaitait la création d’une banque centrale mondiale, émettrice d’une monnaie de réserve appelée le bancor. The Collected Writings of John Maynard Keynes, vol.25-27, Londres, Macmillan, 1980. Rapporté dans Jacques Gélinas, La globalisation du monde, Écosociété, 2000, pp. 79-80

(28) Robert Putnam, Bowling Alone: The Collapse and Revival of American Community, Simon & Schuster, Now-York, 2000.

(29) Ed. de l’Homme, 2011.

(30) Caroline Montpetit, « Années 70, un rêve envolé? », Le Devoir, 26-27 février 2011, p. 1.

(31) Les aînés d’aujourd’hui sont en grande majorité en bonne santé. Voir l’enquête récente de l’AREQhttp://areq.qc.net/no_cache/publications/communiques/communique/article/347/55/

(32) YvesVaillancourt, « Le projet de société alternatif en Équateur : socialisme ou social-démocratie du XXIe siècle? », texte présenté dans le cadre d’un séminaire précédant le colloque sur le renouvellement de la social-démocratie, tenu les 26 et 27 novembre 2010, UQAM, LAREPPS, 12 pp.

mai 22, 2011 · Classé sous Questions sociales, Simplicité volontaire

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