Littéralement, beau à en couper le souffle

Paru dans La Force des sages (AQDR)

Vous est-il déjà arrivé d’avoir le souffle coupé par la beauté d’un paysage ou d’une œuvre d’art ? Non pas au sens imagé mais d’avoir littéralement de la difficulté à respirer, pendant quelques secondes, à cause de la beauté qui fait une irruption soudaine devant vos yeux ? Cela m’est arrivé à quelques reprises et je vais vous en raconter deux.

Au Musée des beaux arts du Canada, à Ottawa, il y a quelques années, je passe devant une peinture de l’impressionniste Claude Monet. Spontanément, je me dis : qu’est-ce que c’est que cette toile?  Je ne vois rien. Je dois donc m’attarder pendant plusieurs secondes et concentrer mon regard sur la toile. Alors, peu à peu, émerge une chaloupe, perdue dans la brune, sous un pont de Londres, au petit matin. J’apprendrai que c’est le pont de Waterloo que Monet a peint en plusieurs exemplaires, sous divers éclairages, à divers moments de la journée, comme il l’a fait pour de nombreuses toiles (par exemple, la cathédrale de Rouen peinte de nombreuses manières, sous des lumières variées). Je me sens soudain le souffle coupé. J’ai de la difficulté à respirer. Je me demande : comment Monet est-il arrivé à peindre quelque chose de si imprécis et en même temps de si net, lorsqu’on prend le temps de voir ce qui émerge de la brume ?  Je ne suis pas un grand connaisseur en matière de peinture. Je me laisse plutôt guider par le plaisir de la découverte. Mais là, j’étais servi ! Je me sentais en pleine communion avec Monet parce que j’avais pris le temps de découvrir ce qui n’était pas évident pour moi, au départ. Peut-être qu’une autre personne aura vu immédiatement le sens de cette toile et n’aura donc pas été émerveillée comme moi. Pour moi, c’est comme si cette toile avait été en mouvement et non pas statique. Comme si j’avais vu la brume, littéralement, se lever et se déplacer sur la toile.

Il a a plusieurs années, j’ai visité, avec ma conjointe et mes enfants, les Baux-de-Provence, dans le sud de la France. C’est une place-forte médiévale qui a été détruite plus souvent qu’à son tour au cours des siècles. Je grimpai jusqu’au sommet de la tour la plus élevée, précédant ma famille. Émergeant au sommet, après avoir parcouru les marches d’un escalier rabotées de plusieurs centimètres en leur milieu par l’usure du temps, je découvre un paysage extraordinaire avec, entre autres, des oliviers et des vignobles à perte de vue. Encore là, souffle coupé et difficulté à avaler ma salive. Il y avait là une combinaison de culture (l’histoire des Baux-de-Provence est tragique) et de nature tout à fait saisissante.

Le sens de tout cela ? L’art se donne parfois comme mission de nous bousculer, de nous questionner, de nous intriguer, de nous faire réfléchir et même de nous faire changer d’idée, de nous consoler, de nous charmer, de nous faire prendre conscience de la complexité des choses, et tant d’autres objectifs encore. C’est bon de se laisser aller à des émotions esthétiques profondes, ce qui, finalement, n’arrive pas si souvent dans une vie.

Quelles sont les conditions qui favorisent le fait d’être ainsi submergé ? La chose arrive par surprise, on ne doit pas s’y attendre. Peut-être aussi faut-il accepter ou cultiver une certaine vulnérabilité, ne pas avoir bâti trop de défenses (surtout masculines) dans la vie, se laisser aller, comme une éponge… Mais ce sont là des hypothèses.

octobre 28, 2011 · Classé sous PhilosophieSimplicité volontaire

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