Faut-il réhabiliter la ruse ?

Paru dans La Force des sages (AQDR), avril 2013.

Durant mon enfance judéo-chrétienne, la ruse n’était pas valorisée. C’était un défaut. Les rusés étaient perçus comme des personnes à double visage, manquant de franchise. Encore aujourd’hui, je vois, par exemple, les spéculateurs, ceux qui ferment des usines et font des mises à pied pour augmenter à court terme les dividendes des entreprises comme des personnes rusées, malhonnêtes, peu fréquentables. De même, ceux qui abusent, de façon déloyale, des personnes âgées pour leur extorquer de l’argent me hérissent.

Mais il y a peut-être une autre façon de voir la ruse. Je lis présentement beaucoup sur mes héros préférés de la Grèce antique, Achille et Ulysse, deux des protagonistes de l’Iliade et de l’Odyssée (Coalitions : quand deux cultures cohabitent).

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Achille veut mourir en héros, courageusement. Pas question de rentrer à la maison, ce serait une honte. Achille est mu par la colère et la vengeance. Sa fureur est sacrée. La franchise le caractérise. Il déteste le mensonge et l’art de dissimuler. Il dédaigne les compromis. Il refuse la condition humaine, ses contraintes, ses entraves. Il se veut immortel. Il aime la gloire. Il veut réaliser l’impossible. Il n’accepte pas la misère des hommes. Il désavoue son destin. Possédé par la force de l’extrême, il est rigide, inflexible, seul, surhumain, aveuglé, passionné.

Au contraire, Ulysse veut sauver sa peau car sa conjointe Pénélope l’attend à la maison. Il rencontre de nombreux obstacles sur le difficile chemin du retour. C’est grâce à la ruse qu’il se tire des ennuis, que ce soit lors de l’épisode du cheval de Troie (dans l’Iliade), ou face aux Cyclopes ou aux quelques cent prétendants (rien de moins) qui courtisent sa femme à Ithaque (dans l’Odyssée). Les Grecs apprécient la ruse d’Ulysse, ils y voient une qualité. Contrairement à Achille, Ulysse vit en communauté, il est humain, il ne cherche pas l’immortalité ni la gloire. Il est modeste, compliqué, curieux, grave. Il rit peu. Rien ne lui échappe. Il relie les choses entre elles. Il souffre bien des douleurs. Il connait l’angoisse. Il apprend à connaître à travers la souffrance. Patient et endurant, il ne se révolte pas. Il est en accord avec son destin. Il en tire une sérénité grave. Il est sagace, intuitif. Il s’adapte, plie. Il raconte des faux récits. Il aime la mystification, il porte des couleurs nombreuses, il est changeant, il est plein de charme et de séduction. Seigneur des métamorphoses, il se transforme, il est secret. Il se dilate à l’infini.

Cela m’a rappelé un souvenir précis. Jeune homme (1967-69), j’ai enseigné en Afrique. Ma mobylette a alors été volée. Quelques jours plus tard, les gendarmes retrouvent mon voleur, et la mobylette, car il tentait de chiper de l’essence avec un bidon blanc au bouchon rouge, qu’il m’avait aussi dérobé. Ce détail l’avait perdu. Je demande à mes élèves comment ils perçoivent cet événement. A mon étonnement, ils blâment le voleur non pas parce qu’il a volé mais parce qu’il n’a pas été assez rusé pour ne pas se faire prendre ! Je réalise ensuite, à la lecture de divers contes africains, que la ruse est valorisée dans les sociétés traditionnelles africaines.

Qu’est-ce que je retiens de tout cela ? La ruse, au fond, tout dépend dans quel but, sain ou malsain, elle est pratiquée. Même si j’estime et je savoure Achille, mon admiration grandit pour Ulysse… Comment ne pas s’abreuver aux deux ?

Sources : Pierre Carlier, Homère, Fayard, 1999; Pietro Citati, La pensée chatoyante, Gallimard, 2004; Alain Peyrefitte, Le mythe de Pénélope, Fayard, 1998; Philippe Sollers, Guerres secrètes, Carnets Nord, 2007.

 

mars 15, 2013 · Classé sous Philosophie

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