La peur de la mort contribue à éclairer plusieurs de nos motivations

Paru dans La Force des sages (AQDR) d’octobre 2015.

            Le Jardin d’Épicure est un essai du psychiatre américain Irvin Yalom, qui aborde simultanément des questions de philosophie et de psychothérapie, en particulier le sujet de la mort (Éditions Galaade, 2009). En voici quelques riches extraits.

« Un des aspects du génie d’Épicure est d’avoir anticipé la notion contemporaine d’inconscient : il a souligné que les inquiétudes face à la mort ne sont pas conscientes chez la plupart des individus mais certainement inférées de manifestations cachées, par exemple la religiosité excessive, l’accumulation obsessionnelle des richesses, et la poursuite aveugle du pouvoir et des honneurs, qui toutes représentent une version déformée de l’immortalité » (p. 92).

YALOM-Epicure

Je m’étais souvent demandé : pourquoi certains riches accumulent-ils des richesses dont ils n’ont pas besoin ? La peur de la mort… la poursuite irréaliste d’une immortalité inaccessible… Quel terreau de motivations inconscientes ! (1)

« Comment Épicure tenta-t-il de surmonter l’angoisse de mort ? Il avait formulé une série de théories solidement argumentées (..). (Les trois plus connues :  )

  1. La mortalité de l’âme. Épicure enseignait que l’âme est mortelle et périt avec le corps, une conclusion diamétralement opposée à celle de Socrate (…).
  2. L’ultime néant de la mort. (…) Épicure postule que la mort n’est rien pour nous, car l’âme est mortelle et se dissout avec le corps. Épicure nous dit que nous ne serons pas là (lors de la mort), que nous en saurons pas qu’elle arrive car la mort et moi ne peuvent coexister. Car morts, nous ignorons que nous sommes morts, et dans ce cas, qu’y a-t-il à craindre ?
  3. La théorie de la symétrie. La troisième théorie d’Épicure veut que notre état de non-être après la mort doit identique à celui qui était le nôtre avant la naissance. (…) Maintes fois, j’ai personnellement trouvé du réconfort dans la pensée que les deux états de non-être – avant la naissance et après la mort – sont identiques et que le second gouffre d’obscurité nous inspire un tel effroi alors que nous sommes si peu concernés par le premier »  (p. 95).

Que reste-t-il de nous après la mort ? Yalom parle de l’effet de rayonnement (ou d’ondulation). Chacun d’entre nous produit, souvent involontairement ou inconsciemment, des cercles d’influence concentriques qui peuvent affecter les autres pendant des années et des générations. L’effet que nous produisons sur des personnes se transmet ensuite à d’autres personnes, comme les vagues d’un lac. Lors de funérailles, on peut dire de la personne décédée : « Cherchez-la parmi ses amis » (p. 97 à 99).

«  Qui n’a pas éprouvé une bouffée de satisfaction en apprenant qu’il avait, directement ou indirectement, compté pour quelqu’un d’autre ? (…) Mes maîtres ont rayonné jusqu’à moi, et à travers ces pages, jusqu’à vous. En réalité, mon désir d’être utile aux autres est pour une grande part ce qui m’a retenu devant mon clavier bien longtemps après l’âge normal de la retraite ? » (p. 100) (Yalom a 75 ans lors de la rédaction de ce livre).

Et pourquoi pensez-vous que je suis devant mon clavier aujourd’hui, à rédiger ce compte-rendu de lecture ? Pour tenter, modestement, un effet de rayonnement et combattre ainsi ma propre crainte de la mort…

(1) Le problème de l’accumulation dérisoire des richesses : les anciens Égyptiens illustrent bien cette question. Les riches Égyptiens, non seulement se faisaient embaumer, mais demandaient que leurs tombeaux soient remplis de grains et autres nourritures. Attitude vaine et chimérique, mais combien humaine.

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