Comment favoriser l’engagement social des aînés

Présentation de Jacques Fournier, militant à l’AQDR, au Forum solidarité et engagement, organisé par l’Institut Mallet à l’Université Concordia le 14 octobre 2015.

Quelles sont les formes traditionnelles d’engagement des aînés ? Quelles sont les nouvelles formes d’implication ? Quelles pratiques innovantes favorisent leur engagement ? S’engagent-ils plus ou moins qu’auparavant ? S’engagent-ils différemment ? Comment les mobiliser davantage ? Quelles sont les contributions spécifiques des aînés au secteur de l’action bénévole et de l’engagement social ? Que nous réserve l’avenir ?

Voilà la belle panoplie de questions soumise aux trois panelistes. Je vais diviser ma présentation en trois points. Je vais d’abord résumer les éléments d’analyse que j’ai décrits dans Le Devoir du 5 août dernier sous le titre Peut-on accroître le militantisme et le bénévolat chez les aînés ? C’est probablement un peu la parution de cet article qui me vaut le plaisir d’être avec vous aujourd’hui.

Je vais ensuite tracer un portrait des « nouveaux » bénévoles en utilisant les données de l’excellente et toute récente étude intitulée « Un portrait du bénévolat d’aujourd’hui et de demain », par Andrée Sévigny, Danielle Lepage et Solange Proulx, de l’Institut sur le vieillissement et la participation sociale des aînés de l’Université Laval (IVPSA).

Enfin, troisième et dernière partie, je vais décrire quelques-uns des nouveaux obstacles qui se dressent contre la participation sociale des aînés et examiner avec vous quels pourraient être les moyens de contrer ces obstacles.

26% des aînés font du bénévolat

Selon le Réseau de l’action bénévole du Québec et l’Institut de la statistique du Québec, plus de 2,4 millions de Québécoises et Québécois âgés de 15 ans et plus font annuellement du bénévolat au Québec. La proportion de bénévoles parmi les 65 ans et plus est d’environ un quart (26,4 %) alors que 32% des Québécois âgés de 15 ans et plus font du bénévolat auprès d’organismes. Les jeunes âgés de 15 à 24 ans sont le groupe d’âge qui ont le plus haut taux de bénévolat (66%). Par contre, ils donnent beaucoup moins d’heures que leurs aînés: les jeunes de 15 à 19 ans fournissent 110 heures en moyenne par an comparativement aux personnes âgées de 65 à 74 ans, qui donnent 231 heures en moyenne.

Le nombre total d’heures que les personnes âgées de 65 ans et plus offrent compte pour près du cinquième (19 %) des heures dont profitent les organismes au Québec. Les aînés ont une plus grande disponibilité mais, par contre, leur état de santé est souvent plus fragile.

Déterminer nos priorités

Quand on arrive à la retraite, on doit redéfinir nos priorités de vie. Certains choix s’imposent rapidement : si notre entourage immédiat a besoin d’aide, on se retrouve aidant naturel (ou proche aidant). On peut évidemment concilier plaisir et responsabilité : la garde des petits-enfants est habituellement plus gratifiante que l’entretien ménager chez un beau-frère malade. La théorie de la pyramide des besoins de Maslow s’applique ici : il faut combler les besoins essentiels dans notre environnement immédiat avant, par exemple, de faire du bénévolat pour le club de loisirs voisin. L’état de santé est par ailleurs un facteur déterminant de la capacité à s’impliquer.

L’objectif est d’avoir une retraite équilibrée : sport et plein air (se tenir en santé), loisirs et culture, voyages, voir les amis, cours de toutes sortes, etc. Chacun varie le dosage entre les diverses activités possibles. Normalement, il y a place dans cet équilibre pour le bénévolat. Tout simplement parce qu’on se dit : il faut rendre un peu ce qu’on a reçu. Quand on étudie les diverses motivations possibles du bénévolat (suivre l’exemple des amis, se constituer un réseau, rencontrer des gens, mettre à profit compétences et expériences, être personnellement touché par la cause, contribuer à la communauté, etc.), on se rend compte que plusieurs de ces motivations rejoignent les préoccupations réelles des aînés.

Depuis sept ans que je fais du bénévolat-militantisme à l’AQDR (Association québécoise pour la défense des droits des retraités), j’ai constaté cependant que plusieurs personnes que je croyais être des bénévoles potentiels (des baby-boumeurs avec de belles expériences au plan professionnel) ont choisi d’une certaine manière de « lever le nez » sur le bénévolat. Elles préfèrent faire davantage de sports ou avoir davantage de loisirs personnels. On pourrait poser l’hypothèse que l’individualisme que certains aînés prêtent aux jeunes en général caractérise également une partie des personnes plus âgées. Cette question mériterait d’être approfondie. Quelles sont les valeurs reçues ? Quelles sont les valeurs que l’on veut transmettre ? Dans quel genre de société voulons-nous vivre ? Qui suis-je ? Un consommateur passif de loisirs et de gratifications matérielles ? Un (modeste) acteur social ? Un cynique qui croit qu’on ne peut rien changer ou qui utilise cet argument pour « se défausser » ? L’idée n’est pas de faire la morale mais de réfléchir collectivement aux implications du « vivre ensemble ».

Il n’y a pas de bénévole parfait. Il n’y a pas de combinaison parfaite et unique sports/plein air – aide de proximité – loisirs/culture – voyages – visite aux amis – cours – bénévolat – etc. Mais que penser de la cohérence de la personne aînée qui dénonce verbalement (et à satiété) ce qui ne va pas bien dans la société et qui ne lève pas le petit doigt pour contribuer à changer les choses ? La société civile n’a-t-elle pas besoin de ses aînés ? (Et on rejette évidemment ici le bénévolat comme substitut possible des services publics sous-financés).

Plusieurs ont constaté que la génération qui précède celle des baby-boomers, donc celle ayant présentement plus de 70 ans, a été et demeure fortement présente dans le bénévolat. Cette génération a été nourrie, entre autres, par les valeurs chrétiennes : elle a été active dans la paroisse, dans les organismes de charité, dans les organismes communautaires locaux en général. Les baby-boumeurs, peut-être un peu moins proches de la religion, ne sont généralement pas liés à de tels réseaux. Par contre, on observe que les personnes qui ont été engagées socialement avant leur retraite (syndicat, groupes divers, etc.) ont plus de chances de rester impliquées après la retraite.

Avoir du plaisir

Il n’y a pas de recette magique pour augmenter la militantisme et le bénévolat chez les aînés. Un ingrédient essentiel : il faut avoir du plaisir en faisant du bénévolat. Sinon, on abandonne vite. Il faut avoir de l’agrément à retrouver les membres du groupe. Dans le cas d’un organisme de défense des droits comme l’AQDR, la motivation des bénévoles et des militants est souvent la colère face au non-respect des droits des aînés. La capacité d’indignation est essentielle. Les personnes qui sont enragées d’entendre des nouvelles déprimantes concernant les services aux aînés (austérité, coupures de services, négligence, etc.), sont invitées à s’impliquer.

L’altruisme et le bonheur

De nombreuses études (voir entre autres les travaux de Pierre Côté concernant l’indice relatif du bonheur) l’ont montré : l’engagement et le bonheur vont de pair. Est-ce l’altruisme qui contribue au bonheur ou le bonheur qui favorise l’engagement ? C’est une bonne question.

Portrait des « nouveaux » bénévoles

J’aborde maintenant la deuxième partie de ma présentation, à partir de l’étude d’Andrée Sévigny, Danielle Lepage et Solange Proulx, de l’Institut sur le vieillissement et la participation sociale des aînés de l’Université Laval (IVPSA). C’est une riche étude de 72 pages, parue tout récemment. On y trace le portrait suivant des « nouveaux » bénévoles, portrait qui m’apparait très exact et précis. Je le cite donc :

  • Les baby-boumeurs représenteront, au cours des 15 prochaines années, la cohorte de bénévoles la plus nombreuse, la mieux scolarisée, la plus en santé, la plus mobile et la plus financièrement à l’aise jamais vue.
  • Ils affichent toujours un taux de bénévolat élevé, une disponibilité assez grande et offrent une souplesse dans leur horaire.
  • Ils possèdent des compétences et veulent les mettre à profit.
  • Ce sont des leaders.
  • Ils veulent mener une retraite active et agréable et souhaitent s’engager dans l’action bénévole, mais selon leurs conditions.
  • Ils recherchent des occasions de bénévolat à court terme.
  • Ils sont indépendants et veulent s’autodéterminer.
  • Ils sont plus individualistes et plus sensibles aux avantages qu’ils peuvent retirer de leur action bénévole.
  • Étant moins attachés à l’organisme où ils donnent de leur temps, ils seraient donc plus exigeants et moins tolérants devant une approche de gestion qui ne respecte pas leurs intérêts et leurs valeurs.
  • Ils proviennent de communautés culturelles diverses, plusieurs étant nés à l’étranger.
  • Ils utilisent les nouvelles technologies et ont des compétences en informatique. En 2009, déjà 78 % des bébé-boumeurs utilisaient Internet.
  • Ils ont des responsabilités familiales et professionnelles accrues.
  • Ils sont très sélectifs en ce qui concerne leurs actions bénévoles. Des chercheurs utilisent le terme de « bénévolat à la carte ».
  • Ils sont axés sur la liberté et l’autonomie et sont souvent à l’aise de travailler seuls.
  • La majorité des bénévoles afficheraient certains traits de personnalité : empathiques, ouverts d’esprit, chaleureux, communicatifs et extravertis. En fait, ils auraient une personnalité prosociale.

(Cela rejoint le portrait sociologique des personnes qui ont ce qu’on peut appeler une aptitude « naturelle » au bonheur.)

Quelques obstacles nouveaux

La troisième et dernière partie de ma présentation décrit quelques obstacles récents à la participation sociale des aînés.

1) A mon avis, le retrait progressif de l’État providence et la mise en place d’un État de plus en plus libéral nuit au développement du bénévolat dans le sens suivant. Il y avait auparavant certaines tâches relevant des services publics qui sont de moins en moins accomplies, des services publics qui sont de moins en moins rendus. On demande donc de plus en plus à des bénévoles, qui ne sont pas nécessairement qualifiés pour le faire, de rendre certains services qu’ils ne rendaient pas autrefois. Je prends un exemple concret. Une personne peut désirer faire des visites d’amitié, disons bimensuelles, à des personnes âgées isolées. Elle adore ce type de bénévolat. Mais il arrive que la bénéficiaire de la visite, ne recevant plus tel service de l’État, soit portée à demander gentiment à la personne bénévole de le faire à la place (exemple : pouvez-vous faire un peu de ménage, je n’ai pas les moyens de me payer les services de l’entreprise d’économie sociale en aide domestique, ou même, pouvez-vous m’aider à me laver, l’auxiliaire familiale du CLSC a été coupée, etc.). A l’AQDR, nous recevons des témoignages de coupures de services à tous les jours. Ces aimables demandes peuvent décourager la personne bénévole qui ne demandait qu’à faire une visite d’amitié. La bénévole va abandonner ses visites d’amitié : on ne contraint pas une bénévole. L’État ultra-libéral est-il en train de tuer la poule aux oeufs d’or du bénévolat ?

2) L’attitude de plus en plus autoritaire de l’État (attitude que l’on observe également dans l’entreprise privée) décourage les citoyens et les citoyennes qui s’impliquent dans des démarches participatives et qui voient leurs représentations ignorées. Encore là, je prends un exemple concret. Au printemps dernier, j’ai fait partie de la délégation de la Coalition solidarité santé qui a présenté un mémoire en commission parlementaire au sujet des nouvelles méga-fusions dans le réseau de la santé et des services sociaux (projet de loi 10). Le ministre Barrette a totalement ignoré notre mémoire. Dès le départ, son non-verbal indiquait que notre mémoire ne l’intéressait pas, qu’il en présumait le contenu à l’avance et qu’il n’avait pas l’intention de changer quoi que ce soit à son projet de loi. C’est une attitude nouvelle car, au cours des 25 dernières années, je suis allé occasionnellement en commission parlementaire et je n’avais jamais observé une telle indifférence, voire un tel mépris, face aux mémoires présentés (à noter que le mémoire de la Coalition solidarité santé n’a pas été le seul à être ignoré : le ministre a pris en compte seulement 5 % des mémoires !). Comment voulez-vous que des citoyens et des citoyennes s’impliquent bénévolement dans des exercices de participation démocratique s’ils font face à des murs sans oreilles ? A quoi servent nos heures de préparation, d’échanges et de réflexion ? Le gouvernement alimente-t-il davantage le cynisme ou favorise-t-il la participation ?

Comment contrer ces obstacles ? Évidemment, il faut questionner ensemble le retrait irresponsable de l’État de certains services publics essentiels et il faut travailler à ce que le gouvernement prenne davantage au sérieux la participation citoyenne. Tout un défi ! Je vous remercie de votre attention.

Quatre capsules vidéo sur les aînés-es et l’engagement

Synthèse du Forum sur l’engagement des aînés organisé par l’Institut Mallet le 14 octobre.

Intervention de Jacques Fournier, militant à l’AQDR (3 min.)

Intervention d’Huguette Robert, coordonnatrice à PRÉSÂGES (3 min. 24 sec.)

Intervention d’Émilie Raymond, professeure à l’École de service social de l’Université Laval (3 min. 28 sec.)

Synthèse (2 min. 40 sec.)

 

 

 

 

 

 

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