Persévérer dans son être, persévérer dans sa nation

Lettre publiée dans Le Devoir du 20 juin 2016.

Capsule philosophique, parue dans La Force des sages (AQDR) le premier mai.

Quel plaisir de lire et d’approfondir le philosophe Spinoza (Amsterdam, 1632 – La Haye, 1677). Il ne faut pas hésiter à lire aussi ses commentateurs car Spinoza n’est pas toujours facile à saisir. Son concept de conatus est très riche. Le conatus, c’est l’effort de toute personne pour persévérer dans son être. Le conatus, c’est l’élément actif de notre être. C’est la source de notre volonté. Le conatus, appliqué à l’esprit et au corps, s’appelle l’appétit. Et le désir, c’est l’appétit accompagné de conscience. La pensée de Spinoza nous permet d’éclairer les concepts et de les ordonner.

Pourrait-on appliquer le concept de conatus aux nations ? Les nations doivent, elles aussi, faire un effort pour persévérer dans leur être. Surtout en cette époque de mondialisation où le discours dominant flétrit la notion de nation. Le concept de nation ne doit pas être vu comme un repli frileux sur soi mais comme une volonté riche de durer, dans une perspective de diversité, de particularisme et d’altérité. La nation, il faut en prendre conscience, y réfléchir, en raffiner le concept pour en enlever les scories et en tirer tout le suc. Il n’y a pas d’internationalisme sans nationalisme. Décidément, Spinoza a le tour de réveiller et d’aiguiser les esprits.

Surconsommation et sur-gestion

Paru dans le Carnet des simplicitaires (simplicité volontaire). Capsule philosophique parue dans L’AQDR Express (auparavant La Force des sages).

La surconsommation met en danger la survie de la planète. Cette question est maintenant bien documentée au plan scientifique. Même au plan philosophique (les stoïciens, Épicure, Bergson…), la surconsommation ne trouve pas d’assise éthique.

La sur-gestion, l’excès de gestion, m’apparait devoir être dénoncée avec la même vigueur. Soi-disant à cause de la compétition, de nombreux gestionnaires s’acharnent aujourd’hui à la recherche de la moindre économie, souvent au détriment de la qualité de vie et de la santé du personnel. Dans le secteur public, ce sujet a fait l’objet d’analyses, comme celle de la Coalition solidarité santé, qui dénonce avec raison la méthode Toyota. Ce n’est pas vrai que, dans les services à la personne, on peut tout minuter et ne pas laisser de place à l’imprévu et à la nature humaine. Dans le secteur privé, le même mal sévit.

Épicure (342-270 av. J.C.)

Épicure (342-270 av. J.C.)

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La philosophie et les femmes

Paru dans La Force des sages (AQDR) du 1er avril 2016.

Un sympathique ouvrage de philosophie vient de paraître sous le titre « La philosophie et les femmes », écrit par Jacques Senécal, professeur de philo, entre autres, à Éducation 3e âge du Collège Maisonneuve (éditions Cornac, 2016, 171 pp.). L’auteur tente de répondre à la question : pourquoi y a-t-il, historiquement, si peu de femmes en philosophie ? Il y décrit quelques mythes anciens concernant les femmes, retrace des éléments d’histoire et traite des féministes au masculin (les épicuriens, Descartes, Montesquieu, Condorcet, Fourier, etc.).

Il fait le portrait de femmes philosophes d’inspiration mystique (Catherine de Sienne, Thérèse d’Avila, etc.) ou méconnues (Christine de Pisan, Marie de Gournay, etc.). Enfin, il aborde trois grandes philosophes : Simone Weil (1919-1943), Hannah Arendt (1906-1975) et Simone de Beauvoir (1908-1986).

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La joie, pour aller plus loin que le bonheur…

Paru dans Le carnet des simplicitaires (simplicité volontaire) et sur les sites Vigile et Presse-toi-à-gauche. Billet aussi paru dans La Force des sages (AQDR).

Le philosophe et sociologue Frédéric Lenoir nous régale d’un nouveau livre, pertinent, accessible et substantiel : La Puissance de la joie (Fayard, 2015, 212 pp.). Cette fois, il traite de la joie, un état plus profond que le plaisir et plus concret que le bonheur.  Comme retraités, nous recherchons parfois tout simplement la sagesse et ce que les anciens Grecs appelaient l’ataraxie, c’est-à-dire l’absence de souffrance. Lenoir nous invite à aller plus loin et à viser l’atteinte de la joie.

Dans sa quête, il s’inspire particulièrement de Spinoza, de Nietzsche et de Bergson. Et il y met du sien : il livre parfois un témoignage des difficultés ou des malheurs qu’il a vécus personnellement pour nous faire voir qu’il n’est pas un promoteur de la vie en rose.

Pour arriver à la joie, le chemin s’appelle attention, présence, méditation, confiance et ouverture du coeur, bienveillance, gratuité, gratitude, persévérance dans l’effort (son côté Foglia), lâcher-prise, consentement et jouissance du corps.

Frédéric Lenoir

Frédéric Lenoir

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Billet – Islam, hospitalité, souvenirs…

Billet paru dans La Force des sages (AQDR).

Mon premier contact plus approfondi avec l’islam a été la traversée sur le pouce du désert du Sahara, du nord au sud, à l’été 1968. J’avais 20 ans. Ce voyage m’a donné dès le départ une image très positive de cette religion et de ceux qui la pratiquent.

En fait, pour situer ce voyage, il faut préciser que j’ai enseigné en Afrique de l’ouest, au Togo, de 1967 à 1969, dans le cadre du SUCO, le Service universitaire canadien outre-mer. L’été 1968, j’ai voyagé avec un autre coopérant québécois, Francois, en Afrique de l’ouest. Nous avons pris un bateau entre Dakar, au Sénégal, et Casablanca, au Maroc. Nous sommes montés en Espagne puis nous avons pris un traversier pour Oran en Algérie (voir cartes plus bas). Le plus court chemin pour arriver à temps à la rentrée scolaire au Togo, c’était de traverser le Sahara en ligne à peu près droite vers le sud. Nous avons donc fait du pouce entre Alger, Ghardaïa, El Golea, In Salah, Tamanrasset et In Guezzam, à la frontière algéro-nigérienne, pour aboutir à Agadez (que tous ces noms sont évocateurs !).

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L’effort, à la retraite : une recherche de dignité

Paru sur les sites de L’Aut’journal, Vigile et Presse-toi-à-gauche. Capsule philosophique, parue dans La Force des sages (AQDR) du premier février.

On entend parfois des gens dire : « À la retraite, je vais me reposer, j’ai travaillé toute ma vie, il est temps que je ne fasse rien, en tous cas rien qui demande des efforts… » Pour certains, la retraite doit se limiter à l’hyper-consommation et au repos. Je ne partage pas cette description du projet idéal de retraite. Je crois que ce qui donne du sens à la vie, ce sont, entre autres, les efforts que l’on fait pour réaliser des choses et pour changer ce qu’on croit qui doit être changé, même si on est retraité. Je ne plaide pas pour le masochisme et pour la recherche de la souffrance : je mets de l’avant que la retraite doit également être un temps d’action et de réalisation. En fait, je me sens de l’école de Foglia.

Dans le passionnant livre de Marc-François Bernier, Foglia l’insolent (édito-Gallimard, 2015, 383 pp.), l’auteur rapporte que pour l’ex-chroniqueur de La Presse, il faut revenir à une éthique de l’effort : que ce soit à l’école (il fustige ceux qui se fichent de soigner leur orthographe et qui plaident pour une pédagogie de la facilité), que ce soit dans les sports (les sportifs de salon…), que ce soit dans la culture (il se désole de ceux qui refusent de faire un effort pour saisir une oeuvre un tant soit peu complexe), etc. Ce faisant, Foglia ne se situe pas du côté des conservateurs ou des nostalgiques qui veulent un retour à l’école de leur enfance, avec des maîtres imbécilement répressifs et une religion contrôlante. Il se situe plutôt du côté des philosophes les plus exigeants qui croient que c’est l’effort qui donne sa dignité à l’homme.  Comme on sait, Foglia est un grand moraliste, une espèce malheureusement menacée (voir chapitre 8 du livre).

Pierre Foglia

Pierre Foglia

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On n’était pas là pour se chicaner

Lettre parue dans Le Devoir du 21 octobre 2015.

Nous étions une dizaine d’amis, chez moi, lors de la soirée électorale. On a bien rigolé chaque fois que Tasha Kheiriddin parlait, on coupait le son, à cause du ton de sa voix. Il y avait moitié de pro-BQ et moitié de pro-NPD. Comme, pour la plupart, nous sommes amis depuis plus de 40 ans (le temps du Service universitaire canadien outremer, SUCO, en Afrique et en Amérique latine, le temps de la Presse Étudiante Nationale en 1965…), on n’était pas là pour se chicaner. On s’est déjà mutuellement pardonné bien des erreurs et des errances. Nous nous plutôt mutuellement consolés : les bloquistes consolaient les partisans du NPD lors de la dégringolade. Les pro-NPD se réjouissaient amicalement de l’élection de chacun des 10 bloquistes.

Tous, on a salué la défaite de Harper. On aurait tous préféré un gouvernement minoritaire. On espère que Justin va se montrer keynésianiste. On s’attend à ce qu’il provoque de nouveaux et incessants blocages (ou du mépris) dans la question nationale. On espère que Justin va disposer de la traduction simultanée en français lors de ses interventions pour qu’on le comprenne. On a versé une larme sur la défaite de Gilles. C’est l’ami Dominique qui a gagné la cagnotte (50 $) car il a mis de nombreux libéraux dans son pari.

On s’est consolés en mangeant du sucre à la crème, des abricots séchés, des amandes, du raisin frais et des Glosette aux raisins. Faut ce qu’il faut. On espère qu’il n’y aura pas une autre soirée électorale bientôt. A nos âges, on a de la misère à veiller tard.

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Deux nouveaux obstacles qui gênent le développement du bénévolat et du militantisme

Conclusion de l’intervention de Jacques Fournier, militant à l’AQDR, au Forum solidarité et engagement, organisé par l’Institut Mallet à l’Université Concordia le 14 octobre 2015.

Paru dans La Force des sages (AQDR) du 1er novembre 2015. Et sur les sites Vigile, l’Aut’journal et Presse-toi-à-gauche.

La troisième et dernière partie de ma présentation décrit deux nouveaux obstacles récents à la participation sociale des aînés.

1) A mon avis, le retrait progressif de l’État providence et la mise en place d’un État de plus en plus libéral nuit au développement du bénévolat dans le sens suivant. Il y avait auparavant certaines tâches relevant des services publics qui sont de moins en moins accomplies, des services publics qui sont de moins en moins rendus. On demande donc de plus en plus à des bénévoles, qui ne sont pas nécessairement qualifiés pour le faire, de rendre certains services qu’ils ne rendaient pas autrefois. Je prends un exemple concret. Une personne peut désirer faire des visites d’amitié, disons bimensuelles, à des personnes âgées isolées. Elle adore ce type de bénévolat. Mais il arrive que la bénéficiaire de la visite, ne recevant plus tel service de l’État, soit portée à demander gentiment à la personne bénévole de le faire à la place (exemple : pouvez-vous faire un peu de ménage, je n’ai pas les moyens de me payer les services de l’entreprise d’économie sociale en aide domestique, ou même, pouvez-vous m’aider à me laver, l’auxiliaire familiale du CLSC a été coupée, etc.). A l’AQDR, nous recevons des témoignages de coupures de services à tous les jours. Ces aimables demandes peuvent décourager la personne bénévole qui ne demandait qu’à faire une visite d’amitié. La bénévole va abandonner ses visites d’amitié : on ne contraint pas une bénévole. L’État ultra-libéral est-il en train de tuer la poule aux oeufs d’or du bénévolat ? Poursuivre la lecture

Comment favoriser l’engagement social des aînés

Présentation de Jacques Fournier, militant à l’AQDR, au Forum solidarité et engagement, organisé par l’Institut Mallet à l’Université Concordia le 14 octobre 2015.

Quelles sont les formes traditionnelles d’engagement des aînés ? Quelles sont les nouvelles formes d’implication ? Quelles pratiques innovantes favorisent leur engagement ? S’engagent-ils plus ou moins qu’auparavant ? S’engagent-ils différemment ? Comment les mobiliser davantage ? Quelles sont les contributions spécifiques des aînés au secteur de l’action bénévole et de l’engagement social ? Que nous réserve l’avenir ?

Voilà la belle panoplie de questions soumise aux trois panelistes. Je vais diviser ma présentation en trois points. Je vais d’abord résumer les éléments d’analyse que j’ai décrits dans Le Devoir du 5 août dernier sous le titre Peut-on accroître le militantisme et le bénévolat chez les aînés ? C’est probablement un peu la parution de cet article qui me vaut le plaisir d’être avec vous aujourd’hui.

Je vais ensuite tracer un portrait des « nouveaux » bénévoles en utilisant les données de l’excellente et toute récente étude intitulée « Un portrait du bénévolat d’aujourd’hui et de demain », par Andrée Sévigny, Danielle Lepage et Solange Proulx, de l’Institut sur le vieillissement et la participation sociale des aînés de l’Université Laval (IVPSA).

Enfin, troisième et dernière partie, je vais décrire quelques-uns des nouveaux obstacles qui se dressent contre la participation sociale des aînés et examiner avec vous quels pourraient être les moyens de contrer ces obstacles. Poursuivre la lecture

La peur de la mort contribue à éclairer plusieurs de nos motivations

Paru dans La Force des sages (AQDR) d’octobre 2015.

            Le Jardin d’Épicure est un essai du psychiatre américain Irvin Yalom, qui aborde simultanément des questions de philosophie et de psychothérapie, en particulier le sujet de la mort (Éditions Galaade, 2009). En voici quelques riches extraits.

« Un des aspects du génie d’Épicure est d’avoir anticipé la notion contemporaine d’inconscient : il a souligné que les inquiétudes face à la mort ne sont pas conscientes chez la plupart des individus mais certainement inférées de manifestations cachées, par exemple la religiosité excessive, l’accumulation obsessionnelle des richesses, et la poursuite aveugle du pouvoir et des honneurs, qui toutes représentent une version déformée de l’immortalité » (p. 92).

YALOM-Epicure

Je m’étais souvent demandé : pourquoi certains riches accumulent-ils des richesses dont ils n’ont pas besoin ? La peur de la mort… la poursuite irréaliste d’une immortalité inaccessible… Quel terreau de motivations inconscientes ! (1)

« Comment Épicure tenta-t-il de surmonter l’angoisse de mort ? Il avait formulé une série de théories solidement argumentées (..). (Les trois plus connues :  )

  1. La mortalité de l’âme. Épicure enseignait que l’âme est mortelle et périt avec le corps, une conclusion diamétralement opposée à celle de Socrate (…).
  2. L’ultime néant de la mort. (…) Épicure postule que la mort n’est rien pour nous, car l’âme est mortelle et se dissout avec le corps. Épicure nous dit que nous ne serons pas là (lors de la mort), que nous en saurons pas qu’elle arrive car la mort et moi ne peuvent coexister. Car morts, nous ignorons que nous sommes morts, et dans ce cas, qu’y a-t-il à craindre ?
  3. La théorie de la symétrie. La troisième théorie d’Épicure veut que notre état de non-être après la mort doit identique à celui qui était le nôtre avant la naissance. (…) Maintes fois, j’ai personnellement trouvé du réconfort dans la pensée que les deux états de non-être – avant la naissance et après la mort – sont identiques et que le second gouffre d’obscurité nous inspire un tel effroi alors que nous sommes si peu concernés par le premier »  (p. 95).

Que reste-t-il de nous après la mort ? Yalom parle de l’effet de rayonnement (ou d’ondulation). Chacun d’entre nous produit, souvent involontairement ou inconsciemment, des cercles d’influence concentriques qui peuvent affecter les autres pendant des années et des générations. L’effet que nous produisons sur des personnes se transmet ensuite à d’autres personnes, comme les vagues d’un lac. Lors de funérailles, on peut dire de la personne décédée : « Cherchez-la parmi ses amis » (p. 97 à 99).

«  Qui n’a pas éprouvé une bouffée de satisfaction en apprenant qu’il avait, directement ou indirectement, compté pour quelqu’un d’autre ? (…) Mes maîtres ont rayonné jusqu’à moi, et à travers ces pages, jusqu’à vous. En réalité, mon désir d’être utile aux autres est pour une grande part ce qui m’a retenu devant mon clavier bien longtemps après l’âge normal de la retraite ? » (p. 100) (Yalom a 75 ans lors de la rédaction de ce livre).

Et pourquoi pensez-vous que je suis devant mon clavier aujourd’hui, à rédiger ce compte-rendu de lecture ? Pour tenter, modestement, un effet de rayonnement et combattre ainsi ma propre crainte de la mort…

(1) Le problème de l’accumulation dérisoire des richesses : les anciens Égyptiens illustrent bien cette question. Les riches Égyptiens, non seulement se faisaient embaumer, mais demandaient que leurs tombeaux soient remplis de grains et autres nourritures. Attitude vaine et chimérique, mais combien humaine.